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Arménie - Le monastère de Dadivank face au péril de l'Azerbaïdjan.

News - 16/11/2020

7h50 : le réveil sonne et j’ouvre les yeux péniblement dans la pénombre. Aujourd’hui est un jour important pour SOS Chrétiens d’Orient car les volontaires ont la chance de se rendre en Artsakh, au monastère de Dadivank. Après notre prière du matin et un petit-déjeuner rapidement expédié, nous prenons enfin les routes d’Arménie. Les paysages majestueux défilent devant nos yeux. Les sommets  enneigés des hautes montagnes nous indiquent l’arrivée imminente de l’hiver. Notre route passe devant le gigantesque lac Sevan qui s’étend sur près de 1 200 km2, formant une des frontières naturelles avec l’Azerbaïdjan.

Je frémis d’impatience à l’idée de contempler cette région montagneuse de l'Artsakh où des combats meurtriers ont eu lieu récemment. Une fois la frontière franchie, nous constatons les répercussions directes de l’accord de cessez-le-feu total signé le 10 novembre 2020. Un convoi de camions chargés de meubles, de bétails et parfois même d'une maison entière, remonte les routes qui serpentent dans la montagne, afin de fuir l’arrivée imminente des troupes azerbaidjanaises. Les Arméniens se sachant menacés emportent avec eux ce qu’ils peuvent. En effet, le district de Kelbajdar, où nous nous trouvons, doit passer sous contrôle de l'Azerbaïdjan à partir du 15 novembre.

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Cette catastrophe humanitaire contraste avec la beauté du paysage glacé de l’Arstakh. Les hautes montagnes demeurent inébranlables, témoins des affrontements des hommes pour cette terre millénaire. Je suis tiré de mes pensées par l’apparition d’un convoi de véhicules blindés et de chars russes. Les dispositions de l’accord de cessez-le-feu prévoient le déploiement de forces russes pour s’assurer de la bonne application du traité. Nous arrivons en vue du monastère de Dadivank. Je suis surpris par le nombre impressionnant de véhicules stationnés de part et d’autre de la route : alors que tout semble pousser les gens à fuir au plus vite cette terre, les Arméniens sont venus nombreux dire un dernier au revoir au monastère.

sos chretiens orient armenie volontaires allument bougie dans le monastere de dadivankÉrigé entre le 9ème et le 13ème siècle, Dadivank abrite le tombeau de Saint Dadi, disciple de Saint Thadée qui a diffusé le christianisme dans l’Est de l’Arménie dès le premier siècle. Dans l’enceinte du sanctuaire, je suis saisi par l’émotion qui emplit l’air : les Arméniens ont le visage grave, certains essuient rapidement des larmes qu’ils tentent de contenir. Deux soldats pleurent dans les bras l'un de l’autre. Les Arméniens semblent vouloir prendre le plus de photos possibles comme s’ils voulaient immortaliser à jamais ce dernier moment avant que l’Azerbaïdjan ne prenne le contrôle du site. Un Arménien de Los Angeles nous explique avec émotion que son peuple est en danger en Artsakh et qu'en détournant le regard et en gardant le silence, tous les pays les tuent.

Il nous encourage à prendre de nombreuses photos et à les diffuser sur les réseaux sociaux afin d’alerter au maximum l’opinion. Les Arméniens ont besoin que leur sort soit connu et que la communauté internationale soit avertie du danger que court les populations arméniennes de l’Artsakh. Cet appel à témoigner me frappe en plein coeur, tout comme l'exemple du Père Hovhannes, en charge du monastère. Ce berger, ayant participé à la libération du monastère en 1993, ne quittera pas les lieux et ne le « livrera pas aux Turcs ». Il le défendra armes à la main jusqu'à la mort ! Quelle résilience.

Du courage, les Arméniens n'en manquent pas et leur présence dans ce sanctuaire l'atteste. Des tragédies, ils en ont vécues et aujourd'hui en traversent une bien éprouvante : présents sur cette terre depuis plusieurs millénaires, ils doivent quitter leurs foyers pour les céder à un ennemi, ivre de revanche, qui n’a toujours pas digéré sa défaite en 1994. 

sos chretiens orient armenie armeniens de artsakh incendient leurs maisonsNon loin du monastère, un homme incendie sa ferme plongeant le sanctuaire dans une fumée épaisse et malodorante. J'ai du mal à réaliser pleinement ce qui se déroule sous mes yeux : l’émotion de la population arménienne raisonne en moi en même temps qu’un sentiment de ne pas être légitime à éprouver de la tristesse. Je contemple le déchirement d’un peuple qui doit tout laisser derrière lui. Malgré les ténèbres qui semblent s’abattre sur l’Artsakh, un sursaut d’espoir apparait au milieu de l’après-midi : des blindés russes sont stationnés en contrebas du monastère. Une folle rumeur commence alors à circuler : les Russes protégeraient l’enceinte du monastère contre les forces de l’Azerbaïdjan. Le monastère pourrait être sauvé ? C’est sur cette note plus douce que nous quittons le sanctuaire religieux pour revenir a Erevan.

Nous ne le savons pas encore et devrons attendre le samedi 14 novembre pour l'apprendre : mais oui... le monastère de Dadivank est sauvé. Ce joyeux arménien restera Arménien ! Il restera sous surveillance des forces de paix de la Russie. Dieu soit béni.

Le soleil se couche sur la route. Je suis perdu dans mes pensées, me remémorant les visages affligés des Arméniens. Les rayons de lumière caressent une dernière fois le lac Sevan avant de disparaitre, happés par la nuit glacée. Bercés par le ronronnement du moteur, nous nous endormons l’un après l’autre, fatigués de cette journée très riche en émotion, avec dans le cœur l’image des populations qui résonne encore en nous.

Pour toutes les familles qui ont été jetées à la rue, les volontaires de SOS Chrétiens d'Orient mèneront bientôt une opération de donation de colis alimentaires. Dès maintenant, répondez à l'urgence et aidez-nous à secourir les Arméniens réfugiés de l'Artsakh.

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Bertrand, volontaire en Arménie.