Revue de presse

Ce que nous disent les chrétiens d'Orient

Anne-Laure CHEVIGNARD

17 septembre 2015

Ils condamnent l’empressement des Européens à accueillir des migrants. Plutôt que des visas, ils attendent de l’Europe qu’elle les aide à bâtir la paix. Reportage au milieu des résistants de Damas et d’Alep.

« Nous ne voulons pas de vos visas, nous voulons la paix. » Le cri du cœur de ce Syrien chrétien de retour dans son petit village frontalier de Kessab, en juin 2014, trois mois après avoir fui les djihadistes venus de Turquie, est à peine aimable. Partir, il n’y a jamais pensé. « D’autres y pensent, le font, et ça me crève le cœur », insiste-t-il. Dans Alep assiégée, à quelques dizaines de kilomètres, Rita, une jeune orthodoxe, insiste : « Avant la guerre, personne ne pensait à quitter la Syrie. Aujourd’hui, je n’ai plus un seul ami d’enfance. » On sent son émotion. Son oncle fond en larmes en évoquant l’exode des chrétiens, et même plus largement celui des Syriens. Comment leur donner envie de rester malgré les bombardements quotidiens, les coupures d’eau et d’électricité, la destruction de leurs maisons et de leurs écoles ? C’est le défi permanent des communautés religieuses et de toutes les bonnes volontés qui travaillent pour les aider à tenir. « Les mots ne suffisent pas, les Syriens aiment leur pays, poursuit Rita.Il faut que les gens puissent continuer à espérer pour leurs enfants. » L’hémorragie qui touche les chrétiens dans ce berceau du christianisme s’aggrave. La fuite de toute une jeunesse menace l’avenir même du pays. « Restez pour l’Église, pour votre patrie, pour la Syrie et son avenir !, avertissait le patriarche grec-melkite catholique Grégoire III Laham, le 15 août, dans une supplique aux jeunes Syriens. Compte tenu de ce tsunami d’émigration, quel avenir reste-t-il à l’Église ? Qu’adviendra-t-il de notre patrie ? Qu’adviendra-t-il de nos paroisses et de nos institutions ? » Le patriarche connaît bien leur souffrance. Il la vit au quotidien, au milieu d’eux. Il garde espoir : « Bien sûr, je comprends les nombreuses raisons qui vous poussent, vous les jeunes, à émigrer. Malgré tout cela, je vous implore de rester, en vous armant de patience, d’endurance, de force et de courage. » Dans les villages libérés des djihadistes, les Syriens n’ont pas tardé à revenir, parfois même du Liban ou de Jordanie. Les rues revivent, les maisons sont reconstruites, les enfants retournent à l’école. La situation redevient peu à peu vivable, à défaut d’être normale. « Le problème, ce sont les Syriens qui ont fui vers l’Occident, ils reviendront difficilement, explique une jeune mère de famille de Yabroud, en colère contre l’Europe. C’est pour cela qu’il faut arrêter de distribuer vos visas. Vous créez un appel d’air dramatique pour notre pays. Aidez-nous ici ! »

 

L’accueil généreux des réfugiés en Europe lui fait hausser le ton : « Vos gouvernements ne cessent de détruire nos pays au nom des droits de l’homme, avant de jouer les humanistes avec leurs papiers ! Vous pensez que c’est une solution d’ajouter la destruction d’un peuple à celle d’un pays ? » C’est aussi l’avis de Mgr Jean-Clément Jeanbart, archevêque grec melkite catholique d’Alep. Il a fondé le mouvement Bâtir pour rester, avec l’ambition d’endiguer la fuite des jeunes Syriens en les aidant à rester de façon concrète. Sans attendre la fin de la guerre, Mgr Jeanbart propose déjà des formations professionnelles, une aide à la reconstruction des habitations endommagées, le financement de la relance de certains commerces avec des prêts sans intérêts. 

« On ne peut laisser mourir les réfugiés qui se hasardent sur les routes de l’Occident, explique-t-il. Mais la meilleure solution est ailleurs que dans la fuite. C’est vrai pour l’Europe déjà submergée comme pour la Syrie qui a besoin de forces pour se relever. » L’archevêque estime qu’il faut en priorité traiter les racines du mal : « Arrêter les violences de cette guerre ignoble et offrir à ceux qui ont le courage de rester encouragement et assistance. » Tous connaissent la solution : la paix. La Syrie n’ayant jamais été un pays d’émigration, seul un retour à la « normale » peut empêcher cette hémorragie. « Vos gouvernements peuvent agir pour la paix et vous devez les y obliger par tous les moyens, s’insurge une jeune Homsite. La Turquie fait partie de l’Otan, obligez-la à fermer ses frontières ! Même chose pour Israël qui joue un double jeu avec les groupes armés d’opposition. Et que dire sur l’État islamique qu’aucun de vos gouvernements ne combat réellement. »

A Alep, un musulman insiste sur la fuite Alep, un musulman insiste sur la fuite des chrétiens, particulièrement dramatique pour cette ville : « Cette terre est la leur. Notre identité et notre unité ont détruites par ces départs. C’est la Syrie qui se meurt. » Devenu l’un des symboles de la haine antichrétienne des djihadistes, le village majoritairement chrétien de Maaloula est l’objet de toutes les attentions de l’association française SOS Chrétiens d’Orient. Elle y finance la réinstallation de plusieurs commerces: une sandwicherie, un atelier de menuiserie, une bijouterie, une boulangerie… L’épicier du village félicite l’un des bénévoles : « Tant de gens sont prêts à nous faire partir, merci de nous aider à rester ! » Pour lui, « partir ce serait laisser gagner les islamistes ». Les Syriens se disent agacés par la vague d’émotion médiatique et politique soulevée par la fuite des migrants. Ce réveil soudain des consciences devant cet afflux massif de « réfugiés » les laisse perplexes : la guerre ravage la Syrie depuis plus de quatre ans, l’Irak depuis plus de douze ans. « Ils étaient combattants en 2013, ils sont « réfugiés » en 2015, commente un Damascène. D’ici quelques années, l’Europe va boire le même calice que nous. »

Un autre renchérit : « Nous disons depuis quatre ans que l’islamisme ne s’arrêtera pas aux portes de la Syrie. Quel Européen peut dire aujourd’hui qui se trouve sur ces bateaux qui partent de Turquie ? » Personne. « Les Occidentaux ont dépouillé la Syrie de ceux qui pouvaient reconstruire le pays, accuse une jeune musulmane de Lattaquié. D’un autre côté, elle accueille une main-d’oeuvre bon marché dans laquelle se cachent évidemment des djihadistes. » Elle est certaine que beaucoup fuient pour des raisons économiques: « S’ils étaient réfugiés, on ne verrait pas ces scènes d’affrontement contre les polices européennes. Ils se contenteraient du premier endroit sûr en attendant la paix. » Son cri de détresse est celui de tous mes interlocuteurs : « Vous voulez aider les Syriens? Tenez-vous à leur côté en tant que peuple, hâtez la fin de cette guerre afin que nous retrouvions notre unité ! L’Europe s’en trouvera également soulagée. »

 

Un article de Charlotte d'Ornellas dans Valeurs Actuelles