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« La joie du don n’est pas un mythe ! »

A l’issue de ses études, Isaure a passé six mois auprès des chrétiens du Caire et de Haute-Égypte. Entre cours de français, visites aux familles, accompagnement des personnes handicapées et vie dans les quartiers les plus pauvres de la capitale, elle raconte une mission faite de rencontres simples, d’humilité et d’engagement.

« La mission humanitaire est un désir que je porte en moi depuis les années lycée. Partir répondait à une véritable soif d’aventure : tout quitter pour un temps, m’éloigner de ma famille, de mes amis, de mes habitudes et de mon confort, afin de faire l’expérience du détachement.
 
J’y voyais une forme de radicalité, un dépouillement volontaire permettant de revenir à l’essentiel. Cette aspiration s’accompagnait aussi d’un profond désir de servir, nourri notamment par la prière scoute qui m’accompagne depuis l’adolescence : « Seigneur Jésus, apprenez-nous à donner sans compter. »
 
Mes études terminées en juin 2025, je quitte la fac ainsi que mes élèves parisiens pour en retrouver d’autres, dans une classe sans vitre, au-dessus de la décharge du bidonville d’Ezbet-El-Nakhl, en Egypte.
ÉGYPTE
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SUR LE TERRAIN
Lorsque SOS Chrétiens d’Orient m’annonce mon pays de destination pour les 6 prochains mois, je suis tout de suite réjouie. Depuis l’enfance, cette terre me fascine. Je rêve de ses temples antiques, de ses pharaons et de son histoire millénaire. Mais je découvre aussi une autre Égypte, celle des premiers siècles du christianisme.
 
L’Égypte est la terre qui accueillit la Sainte Famille lors de sa fuite devant Hérode. C’est l’un des premiers pays à avoir reçu l’annonce de l’Évangile, selon la tradition par l’évangéliste saint Marc. C’est également la terre des Pères du désert, de saint Antoine le Grand et de saint Paul l’Ermite, qui donnèrent naissance à la vie monastique chrétienne. Une terre de prière, de saints, mais aussi de martyrs, dont les témoins continuent encore aujourd’hui d’incarner une foi vivante et courageuse.
 
Une terre qui malgré la forte présence musulmane aujourd’hui reste chrétienne, portée par la Foi des coptes, qui, tatouée sur leurs poignets est surtout ancrée dans leur être et leur identité. Tout rappelle la Foi : des mosquées aux églises, des corans aux chapelets dans les Uber, des affiches de la Vierge dans les rues du bidonville aux croix tatouées sur les poignets des plus petits enfants. Ici la religion n’est pas cachée, elle n’est pas quelque chose de privée, elle est l’objet de fierté.
Lorsque j’arrive en septembre 2025, je découvre ce pays avec les yeux émerveillés d’un enfant entrant dans un monde nouveau. L’Égypte est le pays des contrastes. On y passe en quelques kilomètres de quartiers aisés à une pauvreté extrême, des immensités désertiques aux terres fertiles irriguées par le Nil. La chaleur écrasante du jour succède à la fraîcheur inattendue des nuits du désert. Le vacarme incessant du Caire contraste avec le silence presque absolu des monastères et des étendues de sable. Ici, plusieurs époques semblent coexister : les ânes et les charrettes circulent encore aux côtés des voitures et des gratte-ciel, jusque dans les rues de la capitale.
 
Quelques semaines après mon atterrissage, je suis missionnée à Ezbet-El-Nakhl, un bidonville en périphérie du Caire, où vivent les chiffonniers dans des rues étroites, en terre, jonchées de déchets. Nous sommes pourtant dans l’une des plus grandes métropoles du monde, mais le dépaysement est total. Je quitte le confort du quartier d’Héliopolis pour découvrir l’odeur âcre des déchets brûlés, la poussière omniprésente, les coupures régulières d’eau et d’électricité.
 
Pourtant, derrière cette précarité, la vie foisonne. Les rues résonnent des klaxons des tuk-tuks qui se frayent un passage entre les passants. Les marchés débordent de fruits et de légumes aux couleurs éclatantes. Les charrettes tirées par des ânes transportent des montagnes de cartons, de plastique ou de métal récupérés dans les quartiers du Caire. Malgré la pauvreté, malgré la rudesse du quotidien, le quartier déborde d’énergie. C’est dans ce décor déroutant que commence véritablement ma mission.
Je partage alors le quotidien des familles que nous visitons régulièrement. Je pense notamment à cette jeune mère de famille qui était enceinte lorsque j’ai commencé ma mission et qui, quelques jours avant mon départ, m’a présenté son petit Makarios, né entre-temps.
 
Des activités marquantes, je garderai en tête les cours de français à l’école de Miss Marlène. Après six mois de cours de français réguliers, une vraie relation s’est nouée avec tous ces enfants. Leur sourire charmeur ou leurs câlins avec le traditionnel « Ye Zouzou » (mon surnom ici en Egypte) lancé à notre arrivée dans la classe.
 
Le bidonville d’Ezbet el Nakhl, c’est aussi Emil notre chauffeur de tuk tuk, qui nous salue chaque fois d’un grand sourire “el arbol !”. Les conversations sont certes limitées, mais le rire est alors la meilleure des communications. Je garderai en souvenir son regard malicieux, et surtout sa gentillesse, c’était un peu « mon papa d’Ezbet ».
 
Ou encore, Miss Azza qui m’accueille chaque mercredi dans sa garderie avec toujours autant de chaleur. Nous avons eu la chance d’y goûter quelques spécialités égyptiennes cuisinées par ses soins. Il y aurait tant de choses à dire encore, avec les mamans ou les veuves auxquelles nous nous attachons particulièrement !
Je retrouve un peu de calme à la maison de retraite pour veuves de Matareya, où nous nous rendons chaque semaine. Dans ce lieu paisible, les journées semblent s’écouler plus lentement.
 
Un jour, après avoir terminé un coloriage, l’une des résidentes me demande de l’aider à rejoindre sa chambre, située à quelques mètres de sa chaise. Une fois arrivée, elle me montre du doigt son lit. Sous son oreiller, je découvre alors une petite collection de dessins : tous les coloriages réalisés les semaines précédentes, soigneusement pliés et conservés comme un trésor. Ce qui n’était pour nous qu’une activité parmi d’autres représentait pour elle un souvenir précieux, attendu et conservé avec soin.
 
Retrouver ces femmes chaque semaine, c’est aussi retrouver quelque chose de nos propres grands-mères, à coup de “anti sokar”, (tu es un sucre) ou “tu es belle habibti” tout en embrassant nos mains, ou en nous faisant le signe de la croix.
Je ne peux évoquer cette mission sans parler de Deir Rifa, un village chrétien de Haute-Égypte. Niché au pied d’une falaise ocre dominant la vallée du Nil, entre les champs verdoyants et les maisons de briques crues baignées par la lumière du désert, ce village offre un cadre aussi simple que magnifique.
 
C’est là que j’ai découvert la joie spontanée et communicative des enfants. À chacun de nos passages, ils accouraient pour jouer avec nous, transformant les ruelles du village en terrain de jeu.
 
Je me souviens particulièrement d’une donation au cours de laquelle j’avais commencé à jouer au chat avec une petite troupe d’enfants. Après un long moment à courir derrière eux sous le soleil, j’ai tenté de reprendre mon souffle en m’asseyant quelques minutes. Mais un petit garçon nommé Chenouda est aussitôt venu tirer doucement sur ma manche en répétant : « Teni, teni ! » — « Encore, encore ! ». Face à son sourire et à son insistance pleine de tendresse, je n’ai évidemment pas pu résister et je suis repartie jouer avec eux.
 
J’ai quitté la France, mais je savais que je rentrerai, je quitte l’Egypte et ne sais quand je reviendrai. Je ne repars pas indemne de ce pays mais je suis profondément heureuse, enrichie par tant de rencontres, de visages et d’amitiés. Alors, à tous ceux qui ont croisé ma route, je veux simplement dire merci pour votre exemple, votre accueil et tout ce que vous m’avez transmis. Ce n’est qu’un au revoir… inshallah.
Si je devais résumer cette mission en quelques mots, je parlerais avant tout de la foi. La foi de ces chrétiens, souvent oubliés du monde occidental, vivant parfois dans une misère innommable que je n’aurais jamais imaginée depuis mon quotidien parisien.
Leur Foi n’est pas cachée, ici, être chrétien n’est pas une honte, c’est un combat et une espérance. Je suis partie avec le désir de tout donner, et j’ai vécu pleinement cette joie que l’on a dans la mission.
 
Je suis partie avec le désir de donner de mon temps et de mon énergie. J’ai découvert bien davantage. Chaque journée était une invitation à me donner pleinement, à travers un sourire, une écoute, une présence ou un simple regard. Peu à peu, j’ai compris que la mission ne consiste pas à accomplir des choses extraordinaires, mais à mettre de l’extraordinaire dans les gestes les plus ordinaires.
Entre douceur et fermeté, ces six mois ont été pour moi l’occasion de découvrir une véritable joie dans l’enseignement. Je garderai particulièrement en mémoire ce jour où l’un de mes élèves a été appelé au tableau pour écrire son prénom en français. Il s’appelait Giovanni. Lettre après lettre, guidé par mes indications, il a tracé son prénom avec application. Une fois terminé, il s’est retourné vers moi, les yeux brillants, et m’a demandé : « Ismi ? », ce qui signifie : « C’est mon prénom ? », en désignant les lettres inscrites au tableau. Lorsque je lui ai répondu que oui, un immense sourire a illuminé son visage. Il s’est jeté dans mes bras avant de regagner sa place en courant pour recopier fièrement son prénom sur sa feuille. La joie et la fierté de cet enfant qui venait d’apprendre à écrire son prénom en français furent, pour moi, le plus beau cadeau qu’il pouvait me faire.
 
Je réalise, dans ce vaste bidonville, que ma présence n’est pas utile au sens où elle ne transformera pas radicalement la vie de ces enfants et de leurs familles, du moins pas de manière visible ou mesurable. Ce qui m’est demandé est finalement beaucoup plus simple et beaucoup plus exigeant à la fois : être là, avec le sourire, disponible, prête à donner de mon temps et de mon attention.
 
La mission est une véritable école d’humilité. C’est ici que j’ai compris ce que signifiait réellement « tout donner » sans rien attendre en retour. Chaque jour, nous descendions les quelques étages de notre immeuble pour retrouver les personnes handicapées qui y résident. Les premières fois, je l’avoue, j’étais bouleversée. La rudesse de leurs conditions de vie, leur vulnérabilité et leur isolement me désarmaient.
 
Et pourtant, ce sont peut-être les personnes auxquelles je me suis le plus attachée. Sans doute parce qu’elles avaient plus que d’autres besoin qu’un regard se pose sur elles, qu’une présence vienne rompre, ne serait-ce qu’un instant, leur solitude.
 
Au fil des semaines, des liens se sont créés. L’une des jeunes femmes malvoyantes, dès qu’elle nous entendait arriver, m’appelait de toutes ses forces : « Zouzou ! Zouzou ! », avant de me faire signe de venir m’asseoir à côté d’elle. Un autre enfant rampait jusqu’à moi puis venait poser sa tête sur mon genou avec une confiance désarmante.
Il n’y avait rien de spectaculaire dans ces moments. Aucun grand projet, aucune réalisation visible. Pourtant, ils comptent parmi les souvenirs les plus précieux de ma mission. Dans ces instants de simplicité, j’avais le sentiment de toucher quelque chose d’essentiel : offrir un peu de temps, un peu de tendresse et un peu d’amour à ceux qui en manquent tant.
 
Être là, simplement. Être disponible. Offrir un sourire à un enfant, écouter une personne âgée, jouer avec un handicapé, aider une famille, partager un moment avec ceux que la vie a durement éprouvés. La mission m’a appris que la joie du don n’est pas un mythe. Bien au contraire. Plus je me suis donnée, plus j’ai reçu.
 
Elle m’a également appris l’humilité. Je savais que je ne changerais pas radicalement la vie de ceux que je rencontrerais. Mon rôle n’était pas de sauver le monde, mais d’aimer concrètement, jour après jour, ceux que Dieu mettait sur ma route. Et finalement, je crois sincèrement avoir davantage reçu que donné.
 
Au terme de cette magnifique aventure, trois mots me viennent à l’esprit : joie, humilité et amitié. Voilà ce que je retiens de ces six mois de mission avec SOS Chrétiens d’Orient en Égypte.
 
Chers Coptes, vous pouvez compter sur mes prières. Et je compte sur les vôtres pour nous, vos frères chrétiens d’Occident. »

Isaure, volontaire en Egypte.

Votre responsablede pôle

Iseult Béchaux

Responsable des volontaires

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