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#1 Podcast - « Il y a toujours un espoir et je vais les retrouver. »

News - 06/03/2019

Je m’appelle Rita et je viens de Baghdad. Nous y vivions avec mon mari et mes trois enfants, Tony, Tania et Issah. Nous ne menions pas un train de vie fastueux mais la passion de mon mari pour la charpenterie nous suffisait. Nous avions le nécessaire pour subvenir aux besoins de nos enfants. Vous l’auriez vu dans son atelier quand il travaillait le bois ! Il n’y avait que cela qui existait.

Dans mon souvenir, c’était vraiment une période heureuse.

Et puis, en 2009, les choses ont commencé à se dégrader. Dans notre quartier à Mashtall, de nombreuses histoires d’enlèvements de chrétiens par des musulmans ont commencées à circuler. Dans le meilleur des cas, ils réclamaient une rançon ; dans le pire, vous disparaissiez… Nous devions mettre nos enfants à l’abris. Nous sommes partis pour Qaraqosh avec ma sœur et sa famille.

Les villages de la Plaine de Ninive, dont Qaraqosh, Bartella et Karamless, étaient protégés par les Pershmergas. Nous étions assurés de vivre dans un environnement sécurisé. Mais nous perdions la source de revenu essentielle à notre survie : le travail de mon mari.

Très vite, il s’est reconverti en traiteur ambulant, vendant en premier lieu des pois chiches puis des plats élaborés que nous avions cuisinés. Malheureusement, ce n’était pas suffisant pour subvenir à nos besoins. Comme nous ne connaissions personne à Qaraqosh, ce n’était pas évident de nous en sortir. Grâce à l’intervention d’un prêtre, il est devenu gardien d’une église de Qaraqosh.

Il avait ses tours de garde très tôt le matin. Avec un salaire fixe, nous pouvions vivre correctement.

Mais une fois encore, la situation s’est aggravée. Daesh arrivait. J’ai confié ma fille à ma sœur. Je voulais venir avec elles mais mon mari s’y opposait. « Nous n’avons pas besoin de partir, les Pershmergas protègent la ville. Nous ne risquons rien ici ! » C’est son sens du devoir qui nous a retenu.

« Ne vous inquiétez pas, la ville est protégée ! » Le 6 août, à la célébration de la messe, le prêtre nous a également rassuré.

Mais un matin, à cinq heures, nous avons été réveillés par des cris et des tirs. Issah, mon petit garçon, est venue dans ma chambre. Il avait très peur : « Maman, maman, ils vont nous tuer. »

 Nous ne distinguions pas bien les paroles prononcées mais elles se sont rapprochées :

« La ville est à nous, la ville est à nous ! »

Qu’est-ce que j’ai pu crier sur mon mari ! C’était de sa faute si nous étions là, si nous étions bloqués avec nos fils, en danger. Il a voulu faire son devoir, mais nous étions piégés à Qaraqosh dans la maison. Nous ne pouvions pas sortir. Les hommes étaient armés et il y avait un brouhaha impossible. Nous avons donc éteint toutes les lumières et calfeutrer les fenêtres pour essayer de rester très discrets. Il ne fallait même pas que l’eau coule un tout petit peu ou qu’une lumière sorte de la maison sinon ils allaient savoir que nous étions là et Dieu seul sait ce qui aurait pu se passer.

Nous sommes restés pendant dix-sept jours. Je me souviendrais toujours ! C’était assez long, sans lumière, avec juste les rayons du soleil qui traversaient un peu les volets. Nous étions dans le salon, serrés tous les quatre autour du poêle. Je faisais des petits pains sur le dessus du poêle pour nous nourrir. Nous ne pouvions pas sortir.

Mais ce jour-là est arrivé. La porte s’est ouverte violemment. Le « mulah », imam de Qaraqosh, nous presse de quitter Qaraqosh. Nous avons dû le suivre dans la clinique située juste à côté de la mosquée.

Et alors là, nous avons vu le vrai visage de Daesh. Ces hommes avec leurs grandes barbes et leurs regards d’animaux. Nous avions l’impression d’être leurs proies. Ils nous ont entassés et nous ont tout pris. Ils nous ont séparés, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre.

Pauvre Issah, il n’était pas très grand. Il me disait de rester avec eux. C’est à contrecœur que j’ai dû m’éloigner. Je n’avais pas trop le choix, le fusil pointait sur moi. Il y avait un brouhaha et des gens partout… des femmes qui pleuraient. C’était la dernière fois que j’ai vu mon mari et mes fils.

Ils nous ont détaché et alors nous ne savions pas du tout ce qui allait nous arriver. Est-ce que nous allions mourir là ? C’était très confus, ils criaient ! Ils avaient vraiment un regard d’animal ! Cela nous glaçait le sang.

Avec un petit groupe de femmes, nous avons réussi à nous échapper. Mais nous nous sommes retrouvées face à une rivière qui avait l’air très profonde. Daesh était derrière nous, nous devions traverser. Il fallait que l’on fasse vite, que l’on se dépêche. Heureusement, je pense que c’était la Providence, un vieil homme nous a guidées. Il connaissait la rivière et nous a fait traverser à un endroit moins profond que les autres. Avec la peur, la paralysie, nous avons dû aller très vite. Des Pershmergas nous ont récupérées et nous ont emmenées à Ankawa. Nous sommes arrivés dans un camp. Il y avait tellement de personnes dans les tentes de Mar Shmony ! J’ai retrouvé ma sœur et Tania.

Les prêtres ont pris les choses en main. Ils ont loué des immeubles de trois étages. Nous étions un peu entassés. Là, je pensais à mon mari et mes fils. Nous n’avions aucune nouvelle d’eux. Pourtant, je me répétais qu’ils n’étaient pas morts. Ce n’était pas possible. Alors j’ai continué à les chercher.

Et Christine est revenue de Syrie où Daesh l’avait emmenée. Elle m’a dit qu’elle avait vu Issah, notre petit dernier, dans une mosquée à Mossoul. Il lui avait attrapé la main et lui avait demandé de l’emmener avec elle. Mais un imam a attrapé Issah et l’a forcé à venir avec lui. Au moins, il était encore vivant.

Alors j’ai gardé espoir ! Je me suis renseignée et j’ai compris qu’ils avaient emmenés les prisonniers de Mossoul en Syrie. Il y a toujours un espoir. Je pense qu’il y a toujours un espoir. Je montre les photos de ma famille à tous ceux que je rencontre. On va les retrouver.

Il faut que l’on continue et je vais les retrouver !