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Carnet de route – Et si la Syrie n'était pas ce qu'on en disait ?

News - 17/09/2021

Qu'est-ce que la Syrie ? Je ne saurai répondre ! J'ai vu des gens rire aux éclats, d'autres pleurer, certains retenir leurs larmes, d'autres me fixer dans les yeux en me disant : « je vous aime beaucoup » alors que je venais juste de les rencontrer. On parle de guerre, de sanctions économiques, de chrétiens en voie de disparition, mais dans la rue on voit des Syriens qui fêtent la vie, qui dansent et chantent malgré la guerre, le coronavirus et les sanctions.

J'ai rencontré un peuple qui veut vivre et non plus survivre, j'ai entendu un peuple souvent désillusionné et prêt à définitivement quitter leur pays.

La Syrie n'est pas ce que les médias en ont dit ; la Syrie n'est pas ce que j'en dis, seuls les Syriens pourraient vous dire ce qu'elle est mais en attendant, laissez-moi vous partager ce que j'en ai appris.

Pendant 18 jours, accompagnée de Benjamin Blanchard, directeur général de SOS Chrétiens d'Orient, Waël Kassouha, chef de mission en Syrie et Jean-Rémi Méneau, chef de mission adjoint en Syrie, j'ai parcouru Damas, Alep et Homs, visité les chantiers principaux de l'association et de nombreux sites archéologiques classés au patrimoine mondial de l'UNESCO, je suis allée à la rencontre des Syriens pour mieux comprendre la situation économique et la crise que le pays traverse à cause des sanctions économiques et découvrir le profond attachement de nombre d'entre eux pour la France.

A travers ce carnet de route, je vous propose de suivre quelques-unes de ces visites et de découvrir avec moi ce pays dont tout le monde parle mais que personne ne connaît vraiment.


DERNIER JOUR : La Syrie mérite que l'on y vienne, que l'on y vive et que l'on y meurt.

 
sos chretiens orient syrie syriens partagent le theIl est 18h00. Le soleil se couche sur la Syrie. Un mécanicien fait rouler une roue sur le bitume encore chaud du fronton de son échoppe. Des enfants, juchés à l'arrière d'une voiture cagette, scrutent avec inquiétude le parebrise de notre voiture, se cachant de temps à autres derrière un bidon d'eau faisant trois fois leur taille. Des hommes discutent, adossés à un arbre dont l'ombre salvatrice apporte du réconfort, sous cette chaleur étouffante.

D'autres, les mains dans le cambouis, marcel de toutes les couleurs sur les épaules, chiffons dans la poche arrière du pantalon, cigarettes dans la bouche, réparent leurs cylindrés, stationnées sur des marres d'huile de vidange dont l'odeur fait penser qu'un gisement de pétrole est à proximité. Un enfant, qui ne doit pas avoir plus de trois ans, monte sur une des motos avant de mimer les accélérations de la main droite.

sos chretiens orient syrie agriculteur dans les champsD'autres encore s'entassent sur un tracteur revenant des champs. Leur restera-t-il assez de mazout pour continuer à entretenir leur culture demain ?

Des enfants à la peau tannée par le soleil s'arrosent abondamment avec les dernières gouttes de leurs bouteilles d'eau. Un autre sert le thé à son frère assis en tailleur. D'autres, tête baissée, un bâton dans la main, gardent les chèvres et vaches qui paissent dans les champs aux herbes dorées et asséchées par le soleil.

sos chretiens orient syrie enfant syrien garde les chevres

On pourrait se croire dans un village provençal. En tendant l'oreille et en vous imaginant des champs de lavande, vous entendriez presque les cigales chanter. Je pense à Marcel Pagnol et à la Gloire de mon père. C'est une vie simple dénuée de superficialité. Les démons de l'individualisme n'ont pas encore frappé.

« Le problème en Europe est la course à l'individualisme, » j'entends encore Reem, notre guide syrienne, me dire. En cherchant à tout prix à être ériger son individualité en être absolu, nous en avons perdu le sens du partage et de la communauté. En cherchant à faire toujours plus et toujours mieux, nous en avons oublié les plaisirs simples de la vie.

Manger une tomate légèrement sucrée après un jeun de 24h est un plaisir gustatif immense. Réussir enfin à se faire comprendre par Ramez, notre chauffeur et ami, en mimant une conversation réchauffe le cœur. Jouer avec un bébé chien qui bientôt chassera les cochons dans la campagne d'Ain Alakim donne du baume au cœur.

On peut se réjouir de tout et surtout de rien. C'est sûrement l'une des plus belles leçons que les Syriens nous donnent. La guerre ne prend pas tout. Les armes emportent des proches, les djihadistes anéantissent des rêves et espoirs mais rien ne peut tuer une communauté soudée qui ne baisse pas les bras et se porte vers le haut.

***

Je mentirais si je vous disais que je suis tombée immédiatement sous le charme de la Syrie. Je l'ai vite trouvé trop bruyante avec ses incessants balais de voiture qui polluent grassement la planète ou ses bruits constants qui jamais ne cesse, même la nuit. Et puis un jour, le 14 juin, sans prévenir, le charme a opéré.

En prenant conscience que bientôt je la quittais sans savoir si je la reverrai un jour et en sentant les larmes me monter aux yeux dans la voiture qui me ramenait à Damas, j'ai compris à ce moment que … j'aimais vraiment la Syrie ! Ce ne sont pas les monuments qui me l'ont fait aimer, ce sont les Syriens. J'ai passé 18 jours à les écouter, à m'emmêler les pinceaux pour comprendre ce qui se joue dans ces ruelles étroites, qu'une fine couche de poussière recouvre ou dans ces longues avenues interminables embouteillées.

sos chretiens orient syrie volontaires a palmyreJ'ai ri avec eux, je me suis embrouillée avec eux, j'ai serré leurs mains, écouter leurs souffrances et partager leur peine. Je pensais que 18 jours ce serait long, trop long. Je m'imaginais toujours un pays en guerre où j'aurai constamment peur dans la rue.

Mais ces 18 jours furent très courts et si j'avais su... je n'aurai rien fait différemment parce que le temps a besoin de temps et qu'il est le seul à apporter une réponse que pourtant l'on ne cherchait même pas. Il fait grandir et change une vie.

La Syrie regorge de surprises et je n'en ai pas découvert le tiers. Elle mérite que l'on y vienne, que l'on y vive et que l'on y meurt. Alors insh'allah je reviendrai et reverrai ses montagnes, ses maisons damascènes, ses enfants conduisant un tracteur maladroitement, ses fils et filles qui sont restés courageusement malgré la guerre, malgré les sanctions et qui aujourd'hui disent encore : « la Syrie c'est ma vie. »

Syria will never die. I am proud and deeply honored to have met all of you.


JOUR 7 : Dans l'antre d'un ancien hôpital de terroristes...

Le jeudi matin nous trouve en bonne forme. « Il fait moins chaud aujourd'hui je trouve », je me prends à penser.

« C'est juste qu'il est 9h... encore tôt ! » Il est vrai qu'avec le soleil qui se lève très tôt ici en Syrie, j'ai toujours le sentiment qu'il est beaucoup plus tard que l'heure indiquée sur l'horloge. Dans la voiture, Jean Rémi, adjoint chef de mission en Syrie m'interpelle « Et la ceinture... c'est une option ? » Je l'avais complètement oubliée... J'ai perdu en 2 jours l'habitude d'attacher ma ceinture... rapide ! Pourtant pour des raisons de sécurité, l'association fait la chasse aux « divergents ». Nous en rions, je mets ma ceinture mais la voiture s'arrête. Nous récupérons Soeur Hyacinthe et Soeur Nathalie de la Congrégation des filles du rosaire. Direction l'école du Rosaire. Comme à l'accoutumée, le français se mélange à l'anglais et l'arabe dans un joyeux maëlstrom de consonnes rugueuses et voyelles chantantes. Entre deux coups de klaxon, Jean Rémi m'explique notre déplacement matinal.

sos chretiens orient syrie ecole du rosaire batiment detruit« L'école du rosaire se situe dans le gouvernorat d’Alep, à 5 kilomètres seulement d'Idlib, la ligne de front. Construite en 2010, elle avait pu ouvrir ses portes pour une année seulement puisque, la guerre éclatant, elle fut immédiatement fermée. Les groupes armés terroristes s'en emparèrent rapidement et la transformèrent en hôpital. Ce n'est qu'en 2019 que l'armée arabe syrienne reprend la position. »

L'école est défigurée. « Regarde sur la droite ! » m'interpelle Waël, chef de mission en Syrie. Il saisit mon appareil photo et déclenche l'enregistrement.

Au loin, entre des bâtiments inachevés d'où dépassent des câbles rouillés, des oliviers éparses battus par le vent et des champs jaunis par le soleil, s'élève un complexe imposant de plusieurs édifices. Je n'en vois pas beaucoup plus de ma place à l'arrière du van mais je commence à me questionner.

« Que va-t-on y trouver ? Des médicaments abandonnés, des cahiers de cours, des douilles d'AK-47 ? » Aux premiers temps de la libération, il était très fréquent de tomber sur ce genre de souvenirs enfouis dans les ruines des quartiers dévastés. Mais maintenant ? Deux ans plus tard ?

sos chretiens orient syrie ecole du rosaire inscription islamiste mur entreeL'entrée est barrée par un portail de métal cadenassé. Sur le mur de gauche, une inscription peinte en bleu : « Il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah » (la chahada, la profession de foi islamique) et en dessous, le drapeau de l’organisation Etat islamique. Le ton est donné.

Les terroristes se sont bien appropriés le lieu visiblement. Le van s'ébranle et avance lentement. La cour est dégagée de ses gravats, désormais amassés sur le pourtour. Des pierres aiguisées gigantesques sont entassées comme une pyramide branlante, aux pieds de bâtiments parfois fantomatiques dont les murs extérieurs sont absents.

Quand je descends de la voiture, mon cerveau switch en mode off. Pour travailler efficacement, je ne peux pas me poser de questions sur ce qui s'est passé ici, ni éprouver de sentiment.

Je sais que je n'aurai pas beaucoup de temps pour vraiment me poser et réfléchir aux plans vidéos et photos que je veux. Je dois aller vite, interviewer la Mère Supérieure, Jean Rémi et Benjamin Blanchard, tout en alternant entre l'appareil photo et le téléphone portable. Alors je me lance sans attendre et cours partout pendant que la Sœur entame sa présentation des lieux.

Les allées n'étant plus tellement encombrées nous progressons facilement. Je découvre chaque interstice de cet imposant complexe à travers l'œillet de mon appareil : les longs couloirs vides où résonnent le bruit de mes pas et le craquement du verre sous mes baskets, les marches d'escaliers explosées en mille morceaux recouverts de gravillons et bouts de verre qui font glisser les semelles. « Je ne peux pas descendre avec vous ! Je n'ai pas les bonnes chaussures », me dit Mère Haya quand je lui propose de « visiter le sous-sol ».

sos chretiens orient syrie ecole du rosaire sous solVisiter ... un bien grand mot mais l'ambiance du lieu si particulière me fait penser aux vidéos d'Urbex en Irak du Grand JD, de la base spatiale de Cyril MP4 et de celle tournée à Tchernobyl par Mamytwink. Si la Syrie n'était pas un pays où il est difficile d'obtenir des visas, les Youtubeurs accourraient sûrement en masse pour y réaliser des vidéos d'urbex dans ces décors apocalyptiques.

Je vous avais prévenu, mon cerveau est vraiment en off. Je ne pense pas aux horreurs qui ont pu se dérouler ici, ni au sort de ceux qui ont dû tout quitter, je reste pragmatique et concentré.

Je ne vois plus mes collègues. Je les sais quelques mètres devant mais ne les entends plus. Je me sens toute petite et seule dans cette espèce de hangar géant où les portes ont été enlevées. Vu la grandeur des couloirs, je m'imagine une course géante à la Fast and Furious, le bruit des moteurs ronronnant et des roues qui crissent en drift.

sos chretiens orient syrie ecole du rosaire toilettes pilleesSi je n'ai pas envie de m'éterniser ici, j'ai quand même envie d'en découvrir plus. « Viens voir ici », m'interpelle Jean Rémi du bout du couloir. « Ici c'étaient les sanitaires. Ils ont tout volé ... tout volé ! Ça a sûrement été revendu en Turquie. » Il ne reste plus rien que des nouveaux tas de pierres, quelques tuyaux en plastique, mais les cuvettes ont disparu. Tout ce qui peut rapporter de l'argent a été pillé. Par qui ?

Je ne sais pas trop... les groupes terroristes peut-être ou par d'autres, juste après la libération. Quoiqu'il en soit, cette école, qui venait à peine d'ouvrir, a tout perdu en quelques années.

sos chretiens orient syrie ecole du rosaire soeurs congregation des filles de marieSans trop de regrets, je remonte pour interviewer la sœur. « Nous avons dû quitter l'école précipitamment quand la guerre a commencé. A Alep, avec l'aide de Monseigneur Audo, évêque chaldéen d'Alep, nous avons loué un centre pour continuer à donner des cours aux enfants. Nous y sommes restés 5 ans. C'était très difficile ! Les bombes fusaient au-dessus de nos têtes. Aujourd'hui, nous scolarisons 375 enfants mais nous n'avons plus de lieu pour les accueillir. »

Derrière la caméra, je souris pour la mettre à l'aise mais intérieurement ce qu'elle me dit de sa voix frêle commence à ébranler ma carapace.

« La rénovation de l'école est urgente ! Le ministère de l'Éducation nous a donné deux ans pour réhabiliter le complexe. Si nous ne le faisons pas, nous perdrons notre autorisation d'enseigner. » Ainsi, en septembre 2022, les travaux de l'école du Rosaire doivent être terminés. « Les parents et les élèves demandent avec insistance à revenir dans leur école ... dans leur école principale ! Je vous serais tellement reconnaissante si vous pouvez nous aider ! Personne ne nous aide. Vous voyez notre façon de vivre. C'est très difficile. Nous ne pouvons même pas assurer nos besoins de première nécessité ! La nourriture ! C'est pour cela que si les donateurs français peuvent nous aider, nous serons très reconnaissants. Nous ne pouvons rien leur donner en retour juste prier pour eux. »

L'interview se termine. La voix attristée de la Sœur s'impose encore à mon esprit quand j'entends une voix plus masculine me héler depuis le toit de l'immeuble.

Benjamin et Waël me font signe de les rejoindre. La Sœur me tend un bonbon, je le saisis, l'enfourne et monte maladroitement les marches tout en tentant de filmer sans trop bouger. Des gravats s'amoncèlent dans les escaliers, les rendent glissant et instables, du matériel médical en provenance du Royaume Uni s'éparpille autour des barres rouillées et de bracelets d'hôpitaux.

sos chretiens orient syrie ecole du rosaire batiment endommageLe toit offre une vue plongeante sur l'école et ses abords. A perte de vue des champs calcinés et des maisons qui s'égrènent comme un chapelet cassé. Le spectacle est désolant.

Difficile de s'imaginer les rires d'enfants emplir les lieux. Je n'entends rien que le craquement des bouts de verre et des pierres sous mes baskets. Même les conversations de mes collègues me paraissent étouffées. J'ai du mal à voir et à penser à autre chose qu'aux versets du coran tagués sur les murs, aux roches qui obstruent fréquemment le passage, aux salles aujourd'hui vides qui ont accueillies des terroristes, aux craquements du hall sous l'effet du vent, aux impacts de balles sur les murs. Je pense naturellement à Tchernobyl et au vide créé par la catastrophe nucléaire.

Le silence est assourdissant ici alors pour l'atténuer, je m'efforce de marquer encore plus mes pas et rejoins les autres à la voiture, me retournant une dernière fois vers une rose que j'aperçois éclore au milieu des décombres.


JOUR 6 : Chardons, fanions, ruches et piqûre d'espoir pour une journée décontractée dans les montagnes.

Le réveil sonne ! Enfin... Je suis à moitié réveillée depuis 5h du matin. Sans faire trop de bruits, j’ai essayé de m’occuper pour faire passer le temps en regardant les réseaux de l’association, en tentant de forcer le sommeil à venir en fixant les barres de fer du lit superposé au-dessus de moi ou encore en remettant ma boule quies qui était tombée pendant la nuit. Mais rien ne fonctionne et je m’embête. Je n’ai jamais eu de mal à me lever le matin au contraire. Donc savoir qu’il est 8h30 et qu’aujourd’hui nous allons passer la journée à la campagne me réjouit.

S’enclenche alors la même routine matinale ! Pas de petit déjeuner... pas besoin après le copier dîner de la veille... mais un café serré préparé par Ramez, chauffeur et ami de l’association, qui a une nouvelle fois dormi dans le salon. Chacun ses préférences ! Sur le balcon, il fait toujours très doux le matin et s’y poser paisiblement, quelques instants, spécialement quand une bise légère ventile le lieu, permet de prolonger la quiétude de la nuit. Puis tout s’accélère, je débranche les câbles des chargeurs de batterie, rassemble et sélectionne mon matériel en fonction de ce que je sais de l’environnement où nous nous rendons. Télé-objectif ? Stabilisateur ? Go Pro ? Qu’est-ce qui est absolument nécessaire pour la journée ? Seul le trépied Joby n’éveille aucun débat. Se surcharger pour rien s’avère particulièrement contre-productif puisque le sac pèse très rapidement très lourd et les douleurs aux épaules qui se répercutent dans le dos deviennent handicapantes. Ceux qui ont fait des randonnées en haute montagne comprendront parfaitement la sensation !

Pas de randonnée prévue aujourd’hui mais une visite des champs d’oliviers dans les montagnes d’Ain Halakim et une surprise de taille fortement sucrée... Pour comprendre la raison de notre présence dans la campagne syrienne ce jour, il faut remonter au mois de septembre 2020.

sos chretiens orient syrie terres agricoles brulees ain alakimUne série de violents incendies avait ravagée les terres agricoles de onze villages à l’ouest de la Syrie. Ce jour-là, l’aridité, qui permettait de faire pousser pommes, vignes, ou olives, causa la perte des cultures. Civils, militaires et pompiers avaient vaillamment lutter contre le feu pendant près de trente heures, avant de parvenir à le maîtriser. Mais pour des centaines d’hectares, il était déjà trop tard. Il ne restait plus rien. Les agriculteurs étaient ruinés.

Déjà abattus par les sanctions économiques, les agriculteurs n’avaient désormais plus rien que de la cendre pour survivre. En quelques mois, avant Noël, SOS Chrétiens d’Orient avait alors pris en urgence la décision de replanter 25.000 oliviers pour permettre aux agriculteurs de se projeter vers le futur et les inciter à rester à Ain Halakim. Et maintenant qu’en est-il ? C’est à cette question que nous voulons répondre en marchant sur ces terres arides brûlées par le soleil. Comme tous les trajets de voiture matinaux, l’ambiance est calme. Je suis rivée sur mon écran d’ordinateur, en train d’écrire pendant que les autres écoutent de la musique, se reposent ou échangent avec les missions par Telegram.

sos chretiens orient syrie rencontre avec le maire hazzour Nous sommes d’abord reçus par Read Souliebe, maire d’Hazzour, un village agricole syrien fortement impacté par les incendies de l’automne 2020 puisqu’il vit une véritable hémorragie de ses forces vives. Les jeunes quittent la région montagneuse pour la ville ou l’étranger en quête d’un travail rémunérateur. A bout, ils ne veulent pas se battre pour Hazzour et préfèrent déserter plutôt que de tenter de construire une vie dans le vide. Un constat très amer partagé par le Père Jean mais pas par Ragheb Koussa, maire du village voisin, Ain Halakim, où les jeunes font preuve de résilience et d’adaptabilité. Même à genoux, ils sont toujours debouts ! Les plants d’oliviers brûlent ? Ok ! Lançon-nous dans la l’apiculture ! Car oui... Ain Halakim est particulièrement connu (ou l’était avant la guerre) pour son miel savoureux et onctueux, comme nous allons le découvrir un peu plus tard en début d’après-midi.

sos chretiens orient syrie pere jean tracteur ain halakimMais tout ne dépend pas uniquement de la volonté des plus jeunes et les sanctions (toujours les mêmes) plongent les travailleurs ruraux dans une incertitude tragique. Fortement dépendants de véhicules motorisés, dont le prix du combustible flambe à la pompe quand il n’est pas totalement introuvable ou qu’il n’est pas rationné, ils ne peuvent tout simplement plus travaillés ou très rarement. La baisse du pouvoir d’achat induite par l’inflation et la chute de la valeur de la livre syrienne affecte non seulement la vie quotidienne des ménages mais aussi leur moral en chute libre vertigineuse.

Malgré le sujet plutôt déprimant, l’ambiance dans le bureau du maire est détendue. Waël et Benjamin plaisantent avec le Père Jean à côté d’un meuble TV d’un autre âge. Les agriculteurs discutent tout en sirotant un thé brûlant autour d’une chaudière à bois. L’électricité a sauté... Il fait sombre dans la pièce et la lumière naturelle, qui nous parvient des fenêtres, reste insuffisante pour éclairer l’ensemble. Comme à l’accoutumée, je tends l’oreille pour saisir des bribes de conversation mais la grandeur du lieu fait résonner le son des conversations et je n’entends qu’un brouhaha linguistique... et quelques notes de musique provenant de l’extérieure. Une troupe scoute ? Le Père Jean a saisi mon changement de posture en entendant les premières notes de l’Ode à la Joie de Beethoven. « Oui ! Ils répètent pour tout à l’heure ! » Mais que se passe-t-il tout à l’heure ? Quelqu’un d’important vient dans le village ? Ils donnent un spectacle ?

sos chretiens orient syrie benjamin blanchard et wael ain halakimSachant que mes questions n’auront pas de réponses, je me concentre sur les personnes présentes afin d’occuper mon esprit. Mais l'observation est de courte durée car après cette nouvelle pause dégustation, nous descendons au centre de catéchèse Saint-Elie en cours de construction. De loin, alors que la pente est raide, j’entends à nouveau les tambours et trompettes de la fanfare scoute et commence à apercevoir les drapeaux multicolores flottant au vent alors que défilent en rangs serrés leurs porteurs. « Ah oui ! Ils répètent bien quelque chose effectivement ! Mais quoi ? » J’ai très souvent entendu et vu ces fanfares ! A Bethléem déjà … en 2010 quand j’y ai résidé pendant 3 mois et sur les réseaux sociaux depuis. Contrairement à nos troupes scoutes d’Europe qui aiment se rouler dans la boue pendant de longues semaines en été et apprivoiser la nature pour se former, les troupes orientales sont davantage tournées vers les activités musicales et pédagogiques “soft”. Ainsi, chaque troupe a sa fanfare et les camps sont davantage des olympiades « bon marché » où l’intérêt n’est pas de se mettre en mode survie mais de s’amuser dans des conditions de confort optimale.

Loin de moi l’idée de critiquer. J’aime assez le résultat et suis toujours ravi d’entendre les fanfares scoutes de Bethléem et de Jérusalem lors des impressionnantes parades de Noël et de Pâques qui accueillent la naissance du Christ ou le Feu Sacré. Je ne suis donc pas dépaysée et apprécie largement le spectacle des cuivres scintillant sous le soleil et les roulements de tambour rythmant les mélodies. Très concentrés, les jeunes scouts marchent sur le temps, gonflant la poitrine fièrement.

A force de rêvasser derrière, je me suis fait distancer par le gros des troupes qui a disparu à l’intérieur d’un grand bâtiment encore en construction. Je salue discrètement les responsables scouts devant la porte et entame la montée des marches rendues légèrement glissantes par la présence de petits gravillons. A l’étage, l’obscurité des pièces et de la cage d’escalier tranche fortement avec la lumière éblouissante extérieure. Le temps que la rétine s’adapte et je me lance dans une cartographie photographique et vidéographique du lieu.

sos chretiens orient syrie centre catechese saint elie ain halakimSur le sol, des tas de sable se battent en duel avec des bouts de parpaings cassés. Dans une pièce adjacente, des bâches recouvrent approximativement des lustres à l’allure funeste, un peu comme ceux du dessin animé “Anastasia” le soir de cette terrible nuit de décembre où Rasputin maudit la famille Romanov. Si ces espaces vides ne me flanquent pas la chair de poule, ils ne me rassurent pas non plus ! Avec des meubles, un coup de peinture et des décorations, ce sera parfait... Là, ça fait un peu vide...

Encore une fois, la délégation est partie devant et je me retrouve à errer dans ces vastes pièces à l’affût du moindre bibelot tape à l’œil. Mais à part un tuyau d’arrosage et des carrés de carrelage, je ne trouve rien de détonant. Depuis le balcon je jette un œil sur la troupe scoute en contrebas qui poursuit toujours son entraînement, avant d’être interrompue par la voix de Benjamin qui m’appelle dans l’escalier.

sos chretiens orient syrie montagne ain halakimSur le toit, je découvre une vue splendide sur les montagnes environnantes, ses champs, ses bosquets touffus et conifères. Ne manquerait plus que le chant des cigales pour se croire en Provence. Avant de remonter en voiture je me promets d’aller filmer la fanfare que je n’entends plus jouer... pourtant … le son monte ! Donc je devrai l’entendre davantage … Et pourtant non ! Plus aucun bruit... Tout le monde s’est évaporé dans un remake à la Men In Black ?

En fait non ! Ils attendent alignés, en rangs serrés, les percussions et cuivres précédant les fanions de toutes les couleurs, hardiment portés hauts. Autour du cou, tous arborent un foulard, blanc et bleu pour la plupart, ou rouge et bleu foncé. Je n’avais pas vraiment prêté attention à cet élément d’uniforme jusqu’à ce que je sente quelqu’un s’approcher derrière moi et poser autour de ma tête un de ces foulards rouge et bleu ayant pour bague une main en bronze reproduisant le salut scout. Etonnée, je ne comprends pas immédiatement ce que cette personne me veut. Figurez-vous la scène. Je suis accroupie par terre, l’œil fixé sur mon écran d’appareil photo, zoomant sur chaque instrument pour les avoir en macro quand une personne, que je ne connais pas, brise littéralement mon espace personnel pour me mettre je ne sais pas quoi autour du coup ! Que faire ?

1. Continuer à filmer... après tout ce ne doit pas être un terroriste !
2. Me retourner, attraper sa main et la vriller ?
3. Arrêter de filmer et regarder autour de moi pour comprendre ?

J’opte pour la solution numéro 1 et fais comme si de rien n’était. Encore maintenant, je ne sais pas qui m’a offert ce foulard scout qui trône dans ma chambre en France.

sos chretiens orient syrie ain halakim troupe scouteTout s’est passé très vite mais rien n’a perturbé la fanfare qui entonne avec entrain l’Ode à la Joie de Beethoven... « Ah oui d’accord ! Ils répétaient pour nous en fait … Ils nous attendaient... nous ! Ils se sont pliés en 4 … pour nous ! » Même si je dois rester concentré pour ne pas filmer n’importe comment, je suis décontenancée. Ils accueillent l’étranger avec faste et chaleur. Ils ne nous connaissent pas pourtant ! Je ne parviens pas à comprendre ce qui peut justifier cette cérémonie de bienvenue. De loin j’observe Benjamin Waël et Firas, tous sourires. Des enfants, casquettes vissées sur la tête, foulard vert et bleu autour du cou, apparaissent sur le balcon du centre, où je me trouvais il y a quelques minutes.

sos chretiens orinet syrie ain halakim troupe scouts devant centre catecheseLe Père Jean donne le signal de la fin du concert. Les sifflets retentissent, fanfare et drapeau se translatent devant le centre, les enfants accourent et se positionnent au premier rang. Personne ne bouge, ni ne parle. 2 secondes qui se figent en une dizaine de minutes pour moi qui suis face à eux, à nouveau accroupie pour la photo. Certains croisent les bras, d’autres font le salut scout. « Eux ne me regardent pas du tout » ; « Ils ne sourient pas beaucoup là-bas ! » ; « Ils sont où Benjamin et Waël ? » ; « Oh tiens... ils ont aussi un foulard autour du cou » ; « Ne leur coupe pas les pieds ! » ; « Et si je prenais des portraits plutôt ? » Quand vous voyez un photographe prendre une photo, dites-vous bien qu’il passe pas mal de temps à se parler. Enfin à ce moment précis, c’était mon cas.

« Merci SOS, Merci SOS, Merci SOS » Un dernier cri général pour remercier les donateurs de SOS Chrétiens d’Orient, puis au coup de sifflet, c’est la dispersion !

Nous remontons dans la voiture, direction les champs d’oliviers, enfin ce qu’il en reste. Et là, enfin, je me sens dans mon élément. La montagne, la nature, les étendues d’herbes hautes et inhospitalières, les plantes sauvages. Pendant un instant j’en oublie que je suis en Syrie et me sens comme à Saint-Gervais-les-Bains, chez mon oncle et ma tante. Je randonne avec eux sur des sentiers de haute montagne, je plaisante avec mes cousines, des aventurières aguerries tout en partageant des amandes et noix avec elles à côté d’un ruisseau.

sos chretiens orient syrie champs oliviers ain halakimLa nature n’est pas hostile quand on la regarde avec des yeux d’aventuriers. « Aïe purée ! » Je n’ai rien dit … Des chardons ! « Ah mais c’est quand même joli tiens... Aïe... Des orties … Non mais purée ! » J’ai quitté le chemin pour couper à travers champ. Forcément...je ne suis pas accueillie pas un tapis rouge de gazon à l’anglaise. Je retrouve le même type de terrain rocailleux qu’à Bethléem, chez les moniales de l’Emmanuel. Une terre de vigne comme dans le domaine familial de Meursault. Pour y faire pousser des fruits et légumes, il faudra s’accrocher !

A côté des quelques plans d’olivier plantés en décembre par les volontaires syriens et français de SOS Chrétiens d’Orient, je vois poindre, au-dessus des hautes herbes jaunies par le soleil, des rangées de ruches sur lesquelles une pierre a été posée. N’étant pas particulièrement apeurée à l’idée de me trouver près des milliers d’abeilles, je m’approche au plus près pour en apercevoir quelques-unes. Elles sont bien là, à bourdonner frénétiquement. Elles se bousculent à l’entrée d’une ruche. La cueillette semble avoir été bonne !

sos chretiens orient syrie ingenieur sos chretiens orient plan olivier ain halakimAu loin, en contrebas, Waël et Benjamin continuent d’inspecter les plantations d’oliviers. Ce ne sont encore que des jeunes pouces qui ne dépassent pas la cheville mais dans vingt ans ces arbustes permettront à des centaines de familles de gagner leur vie. Le chemin est long mais la promesse est belle et c’est elle qui maintient l’espoir parmi les agriculteurs. Le temps travaillera pour les Syriens. En attendant, ils travaillent pour lui. Tout dans ces étendues d’herbes anarchiquement arrangées, où épis de blé pactisent avec les fleurs de carotte, crie la beauté de la création.

Perdue dans la contemplation de ces paysages, j’en oublie l’heure. Je ne verrai aucun inconvénient à rester assise dans ces hautes herbes le reste de la journée mais les autres ne semblent pas partager mon avis car le bruit des moteurs retentit derrière moi. Nous avons rendez-vous chez un apiculteur du village qui nous accueille avec faste. Nous saluons sa femme et ses deux garçons sur le perron de la maison avant de nous installer confortablement sur la terrasse pour une dégustation peu ordinaire du miel récolté le matin même. Pas le temps de m'asseoir que les garçons me proposent de rencontrer le petit chiot de la famille, consigné sur le toit parce que trop jeune pour gambader librement dans la maison sans faire de bêtises. Je ne suis pas particulièrement sensible aux animaux de compagnie mais comprenant que cela leur tient à cœur, je monte les marches deux à deux derrière eux.

sos chretiens orient syrie volontaire chez un apiculteur ain halakimIls ne m’avaient pas menti... le chiot est turbulent et saute partout mais semble très câlin et peu sauvage. Grâce à leur oncle, qui est monté avec nous, nous pouvons échanger quelques mots, nous comprendre mieux et partager un moment de qualité. Ce n’est pas grand-chose mais c’est suffisant pour rendre cette journée encore meilleure qu’elle ne l’était déjà.

Je ne le sais pas encore, mais mes collègues eux se régalent. Chacun s’est vu offrir une assiette de miel, tout droit sortie des ruches de l’exploitation. Alors que je goûte à mon tour le précieux sésame sucré, Waël et Benjamin disparaissent dans une pièce voisine pour enfiler leur tenue d’apiculteur. Tout ici bourdonne comme dans une ruche. A peine a-t-on finit de faire quelque chose qu’une autre commence ! Le miel est délicieux mais je ne peux le finir. Comme à l’accoutumée, les quantités offertes ont été très généreuses.

Passée la surprise de voir débarquer sur la terrasse, des bonhommes Michelin, tout de blanc vêtu, j’empoigne mon téléobjectif et mon appareil, direction le champ d’exploitation des ruches. Waël et Benjamin partent à la chasse à la reine et je n’ai pas envie de louper l’occasion de rire un peu. Leur accoutrement à lui seul, mi tenue de cosmonaute, mi costume de protection anti-covid, est déjà une occasion de se faire un peu mal aux abdos. Il doit faire sacrément chaud là-dedans et j’en veux pour preuve leur décision d’attendre le dernier moment pour enfiler le casque ! N’ayant pas de tenue de protection, je me positionne derrière les voitures, à distance. « Elles n’attaquent que si elles sentent la peur » me prévient l’un des apiculteurs. Coup de chance … je n’éprouve pas une once de peur de savoir ces milliers d’abeilles à côté. Les serpents en revanche, c’est une autre histoire !

sos chretiens orient syrie chasse a la reine ain halakimEntre des haies d’oliviers, une vingtaine de boites, qui se dorent au soleil, attendent nos aventuriers de l’extrême. Afin d’endormir la vigilance des abeilles, l’apiculteur enfume légèrement une première boîte. Un autre prend les cadres dont les alvéoles suintent des gouttes suaves, entre les pattes frénétiques des butineuses. Waël et Benjamin se penchent à la recherche de la reine mais pour le moment, c’est peine perdue. Alors, on change de cadre... puis de boîtes. Patiemment, on répète les mêmes gestes jusqu’à finalement la trouver parmi une horde de protecteurs. On redonne un petit coup de fumée pour calmer tout le monde, on pose fièrement avec le cadre, on repose l’essaim dans la ruche et on fait demi-tour aussi vite que l’on est venu. Le but est d’éviter au maximum de perturber les abeilles ! Tout s’est passé rapidement, aucune perte n’est à déplorer...

La journée découverte du village est sur le point de se terminer ! Après avoir couru de long en large et de travers, il ne nous reste plus qu’à nous restaurer à l’abri d’une voute végétale naturelle, au doux son d’un cours d’eau qui file entre les arbres.


JOUR 5 : Deux églises de villages martyrs

Le lendemain matin, nous avons rendez-vous à Hama, ancien fief des frères musulmans et décor de la guerre sanglante des années 80. Un grand nombre d'habitants de la ville avaient alors péri.

Il nous faut 1h depuis Homs pour la rejoindre. Les points de contrôle s'enchaînent. Le même processus se répète : nous fermons nos téléphones portables, cachons l'appareil photo, stoppons nos discussions. Le soldat s'avance vers la voiture, notre chauffeur tend un document officiel syrien nous garantissant un passage sans trop de questions.

La sécurité est le sujet le plus sensible en Syrie. Il faut faire attention à tout et ne pas faire d'écart, car tout se sait.

Des mesures justifiées par un sentiment d'insécurité lié à la guerre. Être au téléphone au point de contrôle peut être interprété par les soldats comme l'activation d'une bombe ou le déclenchement d'un attentat. Prendre en photos un bâtiment officiel ou un point de contrôle peut signifier que vous repérez les lieux pour une future action terroriste.

Sachant cela, il devient très rapidement extrêmement difficile de prendre des photos et de filmer sereinement. « Anne-Laure ! Point de contrôle ! » ; « Anne-Laure, bâtiment de la police » ; « Anne-Laure ! appareil photo... ! » ; « Anne-Laure, pas maintenant ! » Je deviens complètement psycho avec cette mesure et n'ose plus rien prendre en photos !

Rajoutez à cela que pour prendre des photos dans la rue, une autorisation est nécessaire, et vous avez un cocktail de règles qui jouent contre vous en tant que communicant. Alors, souvent, je prends mon mal en patience et me retiens de prendre des photos que je sais pourtant être très belles en voyant se dessiner le cadre de l'objectif autour de la scène que je vois subrepticement en passant en voiture. Un peu à la manière d'August Rush qui voit les sons de la rue s'animer en onde colorée, je m'imagine facilement le rendu photo d'une scène de la vie quotidienne.

Mais il est déjà trop tard, nous sommes loin.

Après quelques échanges formels avec Monseigneur Baalbaki, nous retrouvons le Père Dimitri, prêtre grec orthodoxe de Squelbieh, sur le chantier de l'église saint-Pierre-et-saint-Paul à Squelbieh, en cours de construction depuis les années 80. Faute de moyens financiers suffisants, l’Eglise avait dû renoncer à achever l’édifice pendant presque 30 ans. La guerre ne l’épargna pas puisqu’une roquette, lancée par des groupes armés terroristes, vint s’écraser sur l’un des dômes. Les dégâts occasionnés mettant en danger l’intégrité du bâtiment, les travaux de réhabilitation furent réalisés sur le champ. En première ligne face aux djihadistes, les habitants de Squelbieh sacrifièrent bon nombre de leurs enfants, maris ou pères pour que le christianisme ne meurt pas en Syrie.

sos chretiens orient syrie eglise saints pierre et saint paul squelbiehL’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Squelbieh aux murs vides et sans autel se montra exemplaire : incitant à rester, à continuer la lutte pour la survie de la ville. Une fois la menace terroriste éloignée, les habitants et les paroissiens s'affairèrent immédiatement auprès de leur église pour la terminer.

Nous passons devant l'édifice aux toits de briques rouges surmontés de trois croix et aux murs immaculés.

Je cours devant, change mon objectif et opte pour le grand angle. Je veux avoir le recul nécessaire pour ne pas couper les membres de ceux qui m'accompagnent.

Mais nous bifurquons soudainement et pénétrons à l'intérieur d'une petite maison où l'air climatisé tourne à fond. Je comprends tout de suite ! Nous allons boire notre 3° tasse de café de la journée alors qu'il n'est pas encore midi. Pour quelqu'un qui n'en boit pas depuis plus de 2 ans, le choc nerveux est important. Depuis mon arrivée, j'ai l'impression d'être une pile électrique constamment surchauffée. Mais cette fois-ci, nous aurons droit à une tasse de thé et à une bouteille d'eau pour nous rafraîchir. Un breuvage indispensable au vu de la température extérieure et de l'air sec.

sos chretiens orient syrie squelbieh benjamin blanchard et wael kassouha chef de missionLes blagues fusent à ma droite entre le Père et Waël, chef de mission en Syrie. Evidemment, je n'ai encore rien compris mais commence à me faire à l’idée qu'il va falloir que je tende l'oreille avec plus d'attention pour tenter de saisir des bribes de conversations, un jour peut-être insh'allah. Déjà, ces quelques jours m'ont permis de me rendre compte que je n'avais pas totalement oublié mes cours d'arabe ! Je reconnais des mots et tente de reconstruire des phrases avec le peu d'informations que j'ai et lis toujours les lettres sur les noms des échoppes ou les panneaux signalétiques. Je prends chaque répit dans la communication avec beaucoup de plaisir, si tant est que devoir écouter la moindre conversation pour être sûre de ne rien rater est un répit. Disons que là je suis assise et ne doit pas courir partout, ni anticiper les mouvements des autres.

Mais le répit est souvent de courte durée et nous nous dirigeons très vite vers l'église à quelques pas. L'édifice est imposant comme une forteresse de marbre que rien ne peut ébranler. Les bruits des scies sauteuses nous parviennent.

sos chretiens orient syrie ouvriers eglise squelbiehA l'entrée des ouvriers partagent une tasse de thé quand d'autres sont affairés à peindre les murs intérieurs à l'aide d'un long balai qui ne casse pas par l'opération du saint Esprit. Mais le clou de la visite est l'iconostase de bois nouvellement posée devant le chœur. Pour la première fois, les membres de SOS Chrétiens d'Orient peuvent l'admirer, surplombant fièrement quelques marches symbolisant la séparation entre la terre et le ciel.

sos chretiens orient syrie iconostase eglise saints pierre et saint paul squelbiehUn travail splendide de dentelles orne le panneau. Des logos de SOS Chrétiens d'Orient ont été incrustés dans le bois en signe de reconnaissance. Des copeaux de bois, amassés sur le pourtour, se dégagent une odeur résinée et douce, typique des scieries traditionnelles. Je pose ma main sur l’iconostase pour mieux saisir sensoriellement le travail de couture fine qui a été nécessaire pour produire un tel résultat. Je suis subjuguée par l’hirondelle posée sur une branche de laurier ou d’oliviers. Qu’en sais-je ? Je voudrai franchir l’iconostase pour voir l’envers du décor mais me retiens sachant que normalement ce côté est réservé aux hommes.

sos chretiens orient interieur eglise squelbiehJe me retourne scrutant le vaste espace où bientôt des hymnes résonneront pour fêter la naissance du Christ ou Sa glorieuse Résurrection. Mais pour l’heure, des pinceaux dégoulinant de peinture gisent sur des pots à moitié ouverts. Un ouvrier au jean tacheté de points blancs et à la chemise à carreaux se désaltère en faisant attention de ne pas effleurer le goulot avec ses lèvres, un autre transporte une planche de bois vers le fond de l’église. Les bruits de ponceuse ont cessé. Les discussions vont bon train et les mots résonnent contre les colonnes protégées par des bâches en plastique.

Puis, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, l’église se vide et je me retrouve seule avec Firas, ingénieur de SOS Chrétiens d'Orient à Homs et l’ingénieur Afief Katren. Après avoir parcouru la cathédrale en long, en large et en travers, et pendant que j’écoute attentivement les ingénieurs me parler en arabe du projet, Waël, Benjamin et Anne-Lise entament l’ascension du dôme principal pour avoir une vue panoramique sur les alentours.

Je perds la notion du temps. Il fait tellement chaud que je n’ai jamais faim. Mon horloge biologique est complètement déréglée et je ne sais jamais quelle heure il est. Je fais un dernier tour extérieur de l’église pour m’assurer de n'avoir rien oublié et retrouve mes collègues tranquillement assis au frais. Il est quasiment 13h. La journée est très loin d’être terminée car nous sommes attendus à une vingtaine de kilomètres de là, à Mhardeh.

Nous empruntons la route quasiment rectiligne entre les deux villes. Un véritable No Man’s land qui donne la chair de poule. On se croirait dans une cuvette, à la merci de missiles et de bombes. Autour de nous, des vestiges de maisons à moitié détruites ou tout simplement pas encore terminées et laissées à l’abandon. J’ai l’impression d’être sur un terrain d’entrainement militaire grandeur nature. Et pour cause, jusqu’en août 2019, cette plaine autant que les deux villages l’encadrant s'est trouvée sous le feu nourri des terroristes positionnés à quelques kilomètres. Ces deux villages nous ne les présentons plus ! Mhardeh et Squelbieh, symboles de la résistance chrétienne en Syrie ! Qui n’a pas entendu parler de ces héros qui ont lutté contre les djihadistes au péril de leur vie. Chrétiens et soldats... un mix incompréhensible pour de nombreux Occidentaux et pourtant un mix qui sauva la vie à des milliers de civils au prix de celles de 160 martyrs.

Guidée par Mr. Simon, un entrepreneur syrien reconverti en soldat, la défense nationale de Mhardeh tint bon, sous les bombes et les roquettes lancées par les terroristes au hasard sur la ville.

sos chretiens orient syrie usine electrique mhardehLa tête pleine des images de la célébration de la victoire de Mhardeh en 2019, je vois pointer au loin les quatre cheminées gigantesques de l'usine électrique de la ville. Il y a quelques années, je les voyais en photo sur mon écran d’ordinateur. Une bombe venait de la toucher. Un nuage noir s'envolait vers le ciel, plongeant une partie de la ville dans l’obscurité. Aujourd’hui, les nuages se sont bien dispersés et parsèment discrètement l’océan bleuté qui nous domine.

Le van s’arrête devant un charmant promontoire, abrité du soleil par une petite maison de bois. Le lieu est simple et accueillant, déjà rafraîchissant... Un homme aux cheveux grisonnant, vêtu d’habits militaires, lunettes de soleil fixées sur le visage sourit de loin. Aucun suspense. C’est Monsieur Simon, le héros de Mhardeh.

sos chretiens orient syrie visite de benjamin blanchard a mhardehGrand ami de l’association depuis 2016, il connaît très bien Benjamin et Anne-Lise qu’il accueille chaleureusement avec force d’empoignades et d’accolades. D’un point de vue extérieur, on dirait des vieux amis qui ne se sont pas vus depuis une éternité et qui ont des tonnes de choses à se dire. Et comme le feraient de vieilles connaissances, nous nous mettons à l'abri du soleil, nous installons sur les bancs de bois recouverts de coussins et nous lançons dans de longues discussions tout en partageant une tasse de café bien fumante ou un verre d’eau bien frais.

sos chretiens orient syrie militaire de mhardehComme je ne suis pas familière du lieu, que je vois pour la première fois, j’observe immédiatement les alentours. Une batterie de missile de couleur verte est pointée vers la centrale. Un peu plus loin, sur la droite, une petite moto est stationnée sur un rocher surplombant une pente douce plongeant vers un mince ruisseau, bordé des seuls arbustes verts de la région. Il ne fait pas encore 45° mais déjà la majorité des espaces verts syriens sont cramés par le soleil. Derrière un tracteur, à l’ombre d’un arbre, se repose un chien qui ressemble à un husky. A l’entrée du cabanon, un militaire, la main posée sur la crosse de son arme, fait le guet. Mentalement, je le plains ! Il doit avoir tellement chaud sous le cagnard !

sos chretiens orient syrie eglise des 40 martyrs mhardehAu loin, j’aperçois une petite maison en pierre surmontée d’une croix. Une église ici ? Au milieu de nulle part ? Parce que certes, nous sommes près du barrage de Mhardeh mais à quelques kilomètres des habitations les plus proches. Mais oui, il s’agit bien de l’église des 40 martyrs que Monsieur Simon a fait construire en deux mois. L’intérieur est épuré et sobre. Une iconostase de pierre surmontée d’une croix sépare le chœur de la partie profane. Des icônes de la Vierge Marie, du Seigneur, des 40 martyrs et de Saint Jean-Baptiste en ornent les pans. Ici pas de plans en croix mais un édifice bâti en forme de L qui n’empêchera certainement pas les fidèles de prier, notamment le jour de sa consécration par Monseigneur Nicolas Baalbaki, archevêque grec orthodoxe de Hama.

Nous concluons notre courte visite en allumant, les uns après les autres, une bougie que nous déposons, parfois tant bien que mal, sur un tapis de cire blanche dans un petit renfoncement de pierre creusé à cette intention.

Notre passage ici se termine mais nous poursuivons vers Mhardeh où nous attend un somptueux repas offert par Mr. Simon et Reem, son épouse. Une pause agréable dans cette famille syrienne étroitement liée à l’association.


JOUR 4 : L'apocalypse a désormais un visage pour moi.

Revenons quelques instants à Homs en ce vendredi 4 juin. Nous avons rendez-vous avec Monseigneur Georges Abo Zakhem, évêque grec orthodoxe de Homs, pour visiter le chantier de construction du centre culturel d’Al Mishrifeh.

Pendant près d'une heure nous suivons sa voiture hors de Homs vers le village connu pour sa production importante d'Arak. Nous sommes attendus ! Des habitants en nombre sont venus et un photographe canarde tous nos mouvements.

La visite commence dans l'église Saint-Georges. Ses murs blancs tranchent avec le faste de certaines églises orientales. Tout ici est épuré, comme nouvellement construit.

Directement je me place face à la foule pour filmer et prendre des photos. C'est le moment d'agir, je ne peux plus réfléchir à quoi faire et comment faire.

Les volontaires, venus avec nous, allument une bougie à l'invitation de Monseigneur Zakhem et entament la prière du Notre Père. Waël attrape un petit garçon qui tente de déposer sa bougie allumée sur l'amas de sable encadré par les icônes du Christ et de Saint Jean-Baptiste.

L'ambiance est particulière, recueillie. On ne s'embarrasse pas de cérémonies. On reste debout, un geste particulier en Orient contrairement à l'Occident où l'on s'agenouille fréquemment pour prier et méditer.

sos chretiens orient syrie volontaires et monseigneur zakhem eglise saint georges Al MishrifehOn s'installe devant l'iconostase, la pièce qui sépare le nef du sanctuaire et délimite strictement l'accès aux seuls hommes. On prend une photo et on repart, une petite troupe sur les talons.

On ne se presse pas mais on ne lambine pas. En Orient, on prend son temps. Je me souviens alors d'un témoignage rédigé par une ancienne volontaire en Syrie, Aliette qui disait que : « les Occidentaux ont la montre, les Syriens ont le temps. »

Oui c'est vrai ! Nous sommes focalisés sur l'heure, sur l'enchaînement des rendez-vous, sans être pour autant impolis. Les Syriens vivent au rythme du soleil, des cafés et des échanges parfois tonitruants qu'on en croirait presque qu'ils passent leur vie à s'engueuler.

Sur le perron de l’église, le thermomètre explose. J'en ai le souffle coupé et pourtant je dois recommencer à courir pour prendre de l'avance sur le groupe. Un sapin de Noël en plastique ouvre la voie à une roseraie dégarnie de toutes fleurs. Un bien triste spectacle qui peut s'expliquer par la mise en pause des travaux pendant un an à cause du coronavirus.

sos chretiens orient syrie projet construction al MishrifehLe projet de construction du centre communautaire de Al Mishrifeh remonte à l'année 2019. Destiné à enraciner les chrétiens sur place, il consistait à élever un bâtiment de deux étages comprenant des chambres, des salles de classe et de réunions pour accueillir les activités des personnes handicapées et des troupes scoutes. Dès l’orée du projet, Louis-Alban, Marie et Clémentine, volontaires de SOS Chrétiens d’Orient à l’époque, avaient mis la main à la pâte en participant aux travaux d’étanchéité du toit, coulant le ciment sur une large portion d’édifice.

Les aléas sanitaires se faisant, les travaux avaient été stoppés. Un an plus tard, nous trouvons un bâtiment fièrement dressé à côté de l’église Saint-Georges mais nu et dépareillé.

sos chretiens orient syrie batiment en construction al MishrifehDes pneus bicolores et des chaises en plastique se disputent l’espace avec des bâches recroquevillées et des tas de pierres et de poussière. Et pourtant cette vision donne du baume au cœur car le gros œuvre est terminé ! Préférons voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide ! Il ne reste plus qu’à faire les finitions : peindre les murs, poser le parquet, les fenêtres et les portes en bois. Une dernière tranche méticuleuse d’un coût de 25.000€ en grande partie financée par le Président Valéry Giscard d’Estaing (+) et son épouse Anne-Aymone. A l’issue des travaux, les volontaires en mission viendront apporter leur concours aux habitants du village en dispensant des cours de français.

Une aide bienvenue et fortement sollicitée. J'en prends conscience dans le sous-sol de l’église alors que nous sommes invités à nous rafraîchir en partageant une coupe de fruits. Il est 11h45, le soleil est à son zénith, ces fruits frais vont nous faire le plus grand bien. Je m’installe pensant souffler un peu mais immédiatement je suis apostrophée par ma voisine de droite, une habitante du village. Dans un très bon anglais, elle s'enquiert : « A Al Mishrifeh, nous nous occupons de personnes handicapées en leur proposant diverses activités manuelles. Faute de moyens financiers à cause des sanctions, nous avons dû les arrêter. Pouvez-vous faire quelque chose pour nous aider ? » J’entends et écoute sa demande mais ne sais pas quoi répondre dans la seconde. Je ne veux pas marcher sur les plates-bandes de mes collègues et m’engager sur un nouveau projet. Je me veux rassurante, lui explique le processus de validation d’un projet et lui indique de la tête la personne à qui s’adresser. Immédiatement les chaises bougent. « Ah oui c’est du rapide ! La situation est-elle si désespérée ? » je me questionne intérieurement. Je ne suis en Syrie que depuis quelques jours, je ne peux pas tout savoir ! Pour beaucoup oui … la situation l’est et j’en ai la preuve ici !

***

L'apocalypse. Nous venons de quitter Al Mishrifeh. Il fait chaud, le soleil est éblouissant. Homs apparaît au loin, une partie de la ville que je ne connais pas encore : celle que je redoutais.

sos chretiens orient syrie batiments detruits homsPar réflexe, je sors mon téléphone et lance une vidéo que je sais pouvoir utiliser pour une story. Nous venons d'entrer dans le quartier Al Khaldeh, l'un des quartiers de Homs qui s’est trouvé au cœur des combats pendant la guerre.

Au début, je ne prête pas vraiment attention à ces façades effondrées. J'ai déjà vu beaucoup des photos et regardé des vidéos prises ici. Ce n'est pas quelque chose de nouveau pour moi.

Et puis nous nous enfonçons plus avant parmi les ruines jusqu'à un croisement contrôlé par des soldats. Des portraits du président syrien surplombent des drapeaux plantés sur des blocs anti intrusion. Un soldat est assis dans une petite guérite qui procure un semblant d'ombre. Mon regard porte loin. Une scène se fige dans ma rétine.

Sur la gauche et la droite, une allée de bâtiments en miettes, sur le chemin de terre où se vomissent encore des amas de gravats, de roches explosées et d'objets du quotidien percés de balles, des enfants pieds nus courent vers leur mère marchant vers l'horizon, barré de destructions.

Une scène peu extraordinaire pour quelqu'un d'habitué aux scènes de violence et aux films d'action où tout a déjà été inventé de la course poursuite en hélicoptère canardé par des obus lancés depuis un Humvee, aux guérillas urbaines à la Mac Gyver où une agrafe sauve toute une ville !

Et pourtant, cette vision du soleil couchant sur Homs détruit me laisse sans voix et me glace. Une idée pointe : « Barre toi ! Rentre chez toi ! Ce sont des fous ! Qu'est-ce que tu fais là ? »

Dans la voiture, les discussions vont bon train. Le paysage défile : des Syriens assis devant leurs échoppes regardant les voitures folles rouler à contre sens, d'autres vociférant bruyamment et gesticulant pour appuyer chacun de leurs mots, des enfants gambadant. Et pourtant rien n'y fait, je ne parviens pas à m'ôter cette vision d'horreur de la tête.

Je suis sonnée. Mon cerveau ne cherche plus à relativiser et à tourner en ridicule ce paysage. Des familles ont vécu dans ces maisons, dans ces pièces où résonnaient des rires d'enfants, des souvenirs emplissent ces décombres, partis en fumée en un claquement de doigt. Un bruit sourd, une détonation, des cris, des pleurs, des morts, tout est effacé.

Quelques heures sont passées, nos rendez-vous s'enchaînent mais constamment mon cerveau se déconnecte et revient dans ces ruines comme s'il voulait me faire comprendre quelque chose.

Le soir le sommeil ne vient pas. Tout se bouscule : les pourquoi, les comment, les quelles raisons ? Je m'endors préoccupée pour mieux me réveiller en pleine nuit avec cette même image dans la tête.

A moitié endormie, je m'imagine maintenant des échanges de feu, des balles tirées au ralenti par des AK-47, la fumée se dégageant d'un nouveau trou béant et même des entrailles répandues sur le sol.

Une scène digne d'un film de Michael Bay. Le soleil nouvellement levé apporte du répit à mes interrogations. Cette image ne me hante plus, elle s'impose régulièrement à mon esprit mais pour me rappeler que même au pire des moments, certains ne sont pas partis, se sont battus pour survivre et pour venir en aide à leurs voisins alors qu'eux-mêmes souffraient déjà beaucoup. Ces vestiges ne présentent pas seulement la mort mais aussi la vie. Ils sont un souvenir de ceux qui furent et de ce qui sont et une lumière pour ceux qui seront. La guerre a déraciné les Syriens, déchiré des familles et brisé l'harmonie mais elle n'a pas mis à terre le peuple. Elle lui a donné du courage, de la volonté et de la force. « Rien ne peut nous mettre à genoux, ni le coronavirus, ni les sanctions économiques. »

sos chretiens orient syrie quartiers detruits homsDe retour dans les ruines pour une « visite éclair », nous nous perdons dans les rues encombrées par des pierres rugueuses et difformes entassées sous les bâtiments les plus délabrés. Notre Hyundai n'a pas fière allure ici et je me prends à avoir pitié des pneus qui doivent « bien morfler ». « J'espère que nous n'allons pas perdre de pneus », lance Waël alors que nous venons de rouler sur une piste parsemée de débris coupants. Le silence. Après les bombes, il a pris possession des lieux. On entend seulement quelques oiseaux piailler gaiement.

Mais dans ce havre cauchemardesque, les pierres crient leur histoire. Ça-et-là, des femmes vêtues de noir coupent des légumes devant une bassine remplie d'eau. Un monsieur à la barbe grisonnante, courbée, égrène son chapelet les mains dans le dos alors que jouent devant lui, sur un monceau de ferraille coupante des jeunes enfants. Nous ne perdons pas trop de temps et ne ralentissons pas beaucoup. Il serait dangereux de s'éterniser ici. Je ne sors jamais de la voiture et pour prendre des photos, je sors discrètement la tête pour ne pas attirer l'attention. Même si je ne comprends pas forcément les raisons d'une telle précaution, je m'y plis car je ne suis pas d'ici et ne maîtrise pas les codes du pays.


JOUR 3 - Quand la guerre vaut mieux que les sanctions économiques...

Jeudi 3 juin, nous quittons l'effervescence de Damas, ses grands axes, ses klaxons ininterrompus pour les rues suffocantes et étroites de Homs.

Accueillis par une haie d'arbres couchés à cause du vent, nous pénétrons à Homs, haut lieu de la révolution en 2011, par l'artère principale de la ville.

Certaines choses me semblent familières comme les taxis jaunes qui se suivent en ballet désordonné, d'autres le sont moins. Je me sens plus à l'étroit dans ces ruelles labyrinthiques. Je sais que quelque part autour de moi des quartiers entiers ont été ravagés par les bombes et les combats mais où sont-ils ? Pour le moment, rien à l'horizon qui se limite à des hauts bâtiments peinturlurés de drapeaux syriens.

sos chretiens orient syrie drapeau syrien a alepLes drapeaux ! Aux fenêtres des maisons, aux frontons des écoles et bâtiments publics, sur les murs des échoppes et des garages, il est partout ! Les Syriens sont fiers de leur pays et de leur culture et le montrent clairement.

Nous enchaînons les visites aux ecclésiastiques. Dans le quartier d’Al Hamidieh à Homs, nous sommes reçus par le Père Michael, curé syriaque catholique de la cathédrale du Saint-Esprit. Cet homme d'église est un symbole à Homs. Lors de la prise de la ville par les djihadistes, il préféra rester avec ses fidèles et braver le danger que s'exiler.

sos chretiens orient syrie pere michael homsRespecté par les forces des deux camps, il apporta son aide à ses fidèles en souffrance. Autour d'une tasse de café bien corsé et de biscuits traditionnels, la conversation s'engage. « Cela fait 10 ans que nous survivons ! Ça suffit ! Nous avons besoin de vivre maintenant. » Les sanctions économiques ! Le sujet de discordes et d'échanges enflammés.

Peu ont leur langue dans leur poche quand vient le sujet et tous sont très critiques. « Une Guerre ne suffisait pas ? Nous n'avions pas assez souffert ? »

Depuis le vote de la Loi César, les civils syriens subissent de plein fouet les sanctions économiques menés à leur encontre par la communauté internationale.

Censées punir le gouvernement syrien, elles se retournent irrémédiablement contre les plus faibles qui en paient un prix insoupçonné. « Pendant la guerre, nous vivions bien ! Nous pouvions manger à notre faim. Nous pouvions mourir sous le feu de l'ennemi mais pas de faim ! » Si la situation est encore loin de celle du Vénézuela ou de l'Allemagne après la guerre, elle reste malgré tout préoccupante. Les plus pessimistes annonçaient une crise humanitaire, une crise de la faim. « Aujourd'hui tout est trop cher ! Cela fait deux ans que je n'ai pas mangé de viande », me confie une personne âgée d'Alep. Un témoignage court et incisif qui fait fortement écho à celui du Père Michael.

sos chretiens orient syrie syriens cherchent a manger dans la benne a ordure« Vous savez... un professeur qui a travaillé 40 ans gagne 60.000 LS (20€) environ par mois. S’il meurt, il ne sera donné que 20.000 LS (7€) à sa femme. 1 kilo de viande coûte 25.000LS (8,5€). Un poulet coûte 12.000 LS (4€). C’était le mets des pauvres... maintenant il n’y a plus de mets de pauvres ! Tu veux acheter 1kg de tomates, un peu de petit poids pour un repas, tu payes déjà 10.000 LS (3,5€) et tu ne manges même pas à ta faim. Imaginez ce que cela représente par rapport au salaire ! Et l’on ne parle même pas des médicaments... Ils doivent arbitrer entre se nourrir, se soigner et s’habiller. Une paire de chaussures coûte 30.000LS (10€). Pour une opération chirurgicale, vous pouvez dépenser jusque 3.000.000 LS (1000€) … C’est catastrophique. »

La crise de la faim est-elle d'actualité ? Peut-être mais si c'est le cas, les Syriens ne le montrent pas. A Damas comme à Homs, les rues sont pleines et les Syriens font la fête.

Est-ce une façade ? « Nous faisons la fête parce que nous souffrons » me confie Diala, responsable gestion de projets et volontariat de SOS Chrétiens d’Orient. Quel étrange concept mais justifiable ! Accablés, ils préfèrent positiver.

Les djihadistes n'ont pas eu leur peau, que peuvent faire les sanctions ?

sos chretiens orient syrie transporteur de fioulSi j'ignorais que des sanctions frappent la Syrie, rien extérieurement ne pourrait me faire croire que la situation est désespérée, sauf peut-être les files de voitures devant les stations d'essence. 25L toutes les deux semaines. Les Syriens sont rationnés et reçoivent par notification de téléphone une convocation pour récupérer leur précieux liquide. Quelle ironie alors que le Proche-Orient est réputé pour ses réserves quasi inépuisables de pétrole !

« La voiture est un luxe ! Je paye 50.000 LS (16,5€) pour 25 litres. » Comme un coup du sort, le téléphone du Père vibre. J’arrête l’interview. Il regarde la notification et sourit « C’est la convocation pour aller récupérer du fioul ! » Et l’on ne parle que de consommation courante.

Si d’aventures les voitures ont le moindre pépin mécanique, rien ne garantit plus son utilisation. Les frais de réparation, souvent onéreux, dissuadent de leur redonner une seconde vie et les propriétaires sont rendus à enfourcher un vélo pour se déplacer ou à bidouiller avec un brin d’herbe pour que le moteur redémarre. « Ma voiture est une épave mais je ne peux plus la réparer. Cela coûte trop cher. Alors je la bidouille pour qu'elle tienne le coup, » m'explique Firas, ingénieur de SOS Chrétiens d'Orient à Homs, alors que nous fêtons l’anniversaire de Benjamin. Il sourit du coin des lèvres comme pour relativiser la situation mais je n’ose pas répondre. Je n’ai pas ces problèmes en France, je ne peux pas les comprendre. Pour moi tout est très simple !

Ma moto tombe en panne, je l’amène chez le réparateur et je la récupère le lendemain comme si de rien n’était. Je ne connais pas ce sentiment de devoir la bidouiller avec un rien et des bouts de ferrailles qui traînent pour espérer la faire démarrer. Je n’ai pas cette obligation de rester raisonnable dans mes déplacements pour ne pas consommer en une journée le diesel de la semaine. Et si un jour cela devait m’arriver, je sais comment je réagirai : très mal ! Parce que la moto c’est une passion et qu’en en faisant je me sens libre et j’oublie tous mes soucis.

Les Syriens aussi ont des passions, des hobbies, des choses qu’ils aiment par-dessus tout faire et que pourtant ils ne peuvent plus faire ; pas à cause d’une mauvaise gestion financière mais parce que des étrangers ont décidé pour eux qu’ils vivaient trop bien...

Alors ne sachant quoi répondre, je souris et baisse les yeux pour trouver une réponse sur la table du salon ! Décontenancée je le suis très souvent face aux réponses qui me sont adressées par les Syriens. Tout semble désespérant et rien ne porte à croire que la situation va s’améliorer. « Nous ne pouvons pas nous battre contre ces restrictions. Nous n'avons le contrôle sur rien. C'est ce qui fait que la vie est infernale. » Qui pourrait seulement croire que la guerre est préférable aux sanctions économiques ? Et pourtant j’en ai la preuve chaque jour.

sos chretiens orient homs quartier detruitIl n'est pas un aspect de la vie qui ne soit impacté par les sanctions ! « Ma maison est complètement détruite ! Il ne reste rien. Je ne peux pas la réparer ! Il faut des millions et je n’ai pas des millions (de livres syriennes), » explique le Père Michael. Alors que les besoins de reconstruire sont criants, les Syriens sont acculés à devoir le rêver. Une nouvelle croix à rajouter sur une liste déjà bien longue qui court sur dix années.

Côté gaz et électricité, le constat est similaire et le mot « rationnement » dans toutes les bouches « On vous remplit la bouteille de gaz tous les 70 jours. C’est très peu », reprend le Père Michael. « Je ne peux pas faire marcher le frigidaire et la machine à laver le linge si l'électricité est coupée. Le générateur n'est pas assez puissant. Or, les coupures sont fréquentes même si elles durent moins longtemps que pendant la guerre, » me dit un Aleppin resté vivre seul dans un appartement du dernier étage dans le quartier de Midan à Alep.

Le frigidaire... « Quid des aliments quand il n’y a plus d’électricité ? » je me prends à me questionner ! « La chaîne du froid, tout ça, tout ça ? » Et pire encore si le frigidaire tombe en panne.... « Ça coûte entre 100.000 LS (33€) et 200.000 LS (66€). On ne peut pas réparer ! » me répond le Père Michael.

sos chretiens orient syrie enfants syriens dans la campagneAlors que faire maintenant ? La réponse est cinglante, parfois inattendue et toujours à l’origine d’un silence prolongé. « Quitter la Syrie » 90% du temps ; « Rester, se battre et trouver des solutions » dans 10% des cas !

Je ne comprends pas tout ce qui se joue ici et mon cerveau tente par tous les moyens de faire germer une solution viable mais sans succès et plus je me questionne, moins je saisis ce qui m’entoure. Alors les jours passent et je prends mon mal en patience, essayant de comprendre ceux qui veulent partir et me disent : « dans 20 ans, la Syrie sera une nouvelle Palestine. Il n’y aura quasiment plus de chrétiens. En tout cas moi, je ne serai plus là. »

« Ne les juge pas », je me répète alors ! « Que ferai-tu à leur place... »

Au fil des discussions et des rencontres, j’appréhendes mieux les enjeux sous-jacents et les positions de chacun. J’identifie également plus facilement des profils types caricaturaux des Syriens que je classe en deux catégories.

Qui sont ceux qui veulent partir ? Les jeunes bardés de diplômes et spécialement ceux qui sont spécialisés dans des secteurs en perte de vitesse ou totalement éradiqués en Syrie. Les pères et mères de familles inquiets pour l’avenir de leurs jeunes enfants.

Qui veut rester ? Les Syriens qui exercent un travail qui les rend heureux et qu’ils ont choisis d’exercer … pas par dépit mais par envie. Ceux qui croient encore que la Syrie peut se relever et qui, peu importe le prix, sacrifieront tout pour être des acteurs du renouveau syrien. Et enfin, ceux qui ont la hargne et l’esprit combattif, une capacité innée de tout remettre en question pour se transcender et s’adapter malgré 10 années de souffrances.

Alors que dire à ceux qui veulent partir ? « Occupez un travail alimentaire jusqu’à ce que les choses se tassent. » « Sacrifiez-vous encore quelques années supplémentaires. » Dans notre position d’étranger pour qui tout va bien, donner de pareilles leçons de vie, passerait sûrement et à juste titre pour de l’arrogance et de l’indifférence. Alors mieux vaut s'abstenir de penser que nous avons la bonne parole et laisser les représentants religieux guider leur communauté. Car eux n’ont pas perdu espoir, loin de là et certains, comme Monseigneur Jeanbart, ont lancé une campagne de résistance pour inciter les Aleppins à rester dans le pays !

sos chretiens orient monseigneur jeanbart syrie archeveque grec melkite catholique alep« Quelques-uns ont ce rêve de partir, ils voient l’Occident comme un Eldorado mais ils ne savent pas ce qu’il en est réellement. Tout n’est pas rose ! Il faut travailler dur et trimer. Ils ne savent pas vraiment à quoi s’attendre.

Je suis confiant que les jeunes cherchent de moins à moins à quitter la Syrie et je crois que, à moins que l’Europe tienne à effacer le pays, à nous étrangler, si les sanctions se relâchent, la situation s’améliorera très vite. Les Syriens voient tout ce qui est fait pour les aider, pour reconstruire. Je pense que cet élan est communicatif et contagieux, comme la pandémie ! Petit à petit, les choses iront mieux.

Tous ne veulent pas partir... la preuve ! Ceux qui ont quitté la Syrie à cause du service militaire obligatoire, cherchent à gagner de l’argent pour payer l'amende afin de revenir dans le pays. Des centaines de jeunes mariés se sont établis à Alep. Nous avons des projets d’habitats pour eux, pour leur donner des raisons de croire en l’avenir et de se tranquilliser. Nous avons aidé 300 nouveau-nés depuis 4-5 ans.

Je ferai tout ce que je peux pour les inciter à rester. Ce ne sont pas des paroles en l’air, je suis convaincu ! Notre pays est riche et beau. Il y fait bon vivre. Les gens sont amicaux. Alors pourquoi aller loin ? »


JOUR 2

Le lendemain, nous avons rendez-vous à Maaloula, un petit village chrétien montagneux où les habitants parlent encore l'Araméen. Ramez, le chauffeur de la mission, fait partie de ces Syriens qui le parlent fréquemment, surtout avec sa femme par téléphone quand il ne veut pas être compris. Pour un non-initié à la culture arabe, on ne fait pas de différence entre la langue nationale et ce dialecte. Pourtant, un francophone autant qu'un perse ne le comprend pas .. pratique !  

La guerre. Depuis 5 ans j'en entends parler quasiment toutes les semaines très peu sur les médias mainstream car cela fait longtemps que je ne les regarde plus. Je ne connais que trop bien leur façon de traiter l'information et préfère donc directement la prendre sur le terrain. Des photos et vidéos de quartiers rasés, d'immeubles branlant troués de toutes parts par des obus, j'en ai vu des milliers. Passionnée plus jeune par les jeux vidéo, j'avais également beaucoup vu de scènes de destruction et de combats. Je jouais à la guerre quoi !  

Et pourtant rien ne me préparait à affronter la réalité.  

sos chretiens orient syrie quartier detruit de la ghouta damasLa première fois que j'ai été confronté aux affres de la guerre en Syrie c'est en longeant le quartier Harasta de Damas. Nous sommes sur la route direction Maaloula. Alors que les discussions vont bon train, mon œil est attiré par un bulldozer sur la droite.  

Je pense alors à mon neveu âgé d'un an et demi. Il n'est pas bien grand mais il aime beaucoup ses petits camions orange qu'il considère souvent comme des véhicules d'urgence.

« Attends mais il fait quoi en fait ? » Mon champ de vision s'élargit alors que je prends conscience de la raison de la présence de ces engins de chantiers. Des bâtiments percés de trous béants, des étages effondrés, des câbles rouillés apparents, des murs troués de balles, une cage d'escalier en forme de tour de pise, seule vestige apparent d'un immeuble. 

« ... Mais où est-on en fait ? » 

Au début, naïve, je me dis juste qu'ils détruisent un quartier un peu vétuste. Et puis je me souviens vite que je suis en Syrie... que des quartiers entiers ont été le théâtre d'affrontements violents entre les groupes armés djihadistes et l'armée arabe syrienne. Je fais le lien et je comprends.  

Ces quartiers étaient tenus par les djihadistes. Je suis sur l'ancienne ligne de front.  

sos chretiens orient syrie quartier detruit de la ghoutaÇa se chamboule très vite dans ma tête mais une chose absurde pointe dans mon esprit. « Des lego, on dirait des lego. » Je me sens comme ces petits bonhommes inanimés avec lesquels les enfants s'imaginent des aventures féériques. Là, je vois des blocs empilés ou plutôt désempilés, des véhicules qui s'affairent à faire oublier qu'ici des civils ont été abattu, d'autres ont vécu dans la peur de ne pas voir le jour se lever le lendemain. Ce n'était pas un jeu, ni une série TV, c'était la réalité. Dans ce genre de situation, le cerveau cherche souvent à atténuer la réalité, à la rendre moins douloureuse, à la relativiser.  J'en oublie les tragédies qui se sont jouées ici. Inconsciemment, je préfère me réfugier dans le compréhensible et en occulte le terrible.    

55 minutes plus tard, nous franchissons les portes de Maaloula, un village emblématique du christianisme oriental campé au pied de deux imposantes falaises. Tombé aux mains des djihadistes pendant huit mois en 2013, il a vu sa population fuir (parfois par les égouts) et s'exiler en masse, ses couvents, églises et maisons être pillés et profanés. 

Si peu de pertes sont à déplorer, il faut tout de même noter que trois Maaloulites sont décapités après avoir refusés de renier leur foi. Ils sont aujourd'hui enterrés dans ce havre de paix où l'Angélus chanté en Araméen résonne contre le versant des montagnes catholiques et orthodoxes quand sonne midi.  

Un axe principal le traverse de part en part jusqu’au monastère saints Serge-et-Bacchus, qui jouxte l’ancien hôtel Safir, bastion des djihadistes lors de l’occupation.  

sos chretiens orient syrie iconostase monastere saints serge et bacchusDatant de l’empereur Constantin, le monastère a été construit en l’honneur des saints Serge-et-Bacchus, deux officiers romains d’origine syrienne exécutés par Galère en 297 pour avoir refusé de sacrifier aux idoles. Il est aujourd’hui la propriété de l'Eglise grecque melkite catholique et administré par le Père Toufik, prêtre de l’ordre Basilien Salvatorien. 

L’histoire retiendra qu’en 2013, les djihadistes d’Al Nosra brisèrent l’autel de l’église, l’un des, voir le, plus vieil autel chrétien du monde. Entièrement pillées de ses 26 icônes pluri centenaires, le monastère n’abrite désormais plus que des copies de ses anciens joyaux ainsi qu’une magnifique icône en bois de Saint Michel offerte par un Episcopat orthodoxe russe en 2019 et une autre représentant la sainte cène offerte par une église italienne.  

Depuis sa libération, l’église a été remise à neuf et les traces de dégradation et profanation ne sont plus visibles sur ses murs fraîchement rénovés mais on n’en oublie pas pour autant qu’il fut un temps où les djihadistes tentèrent d’éradiquer toute trace humaine ou matérielle de la présence chrétienne. 

sos chretiens orient syrie iconostase eglise saint elie grecque orthodoxe

Mais pour l'heure, nous avons rendez-vous avec le Père Elias Shayeb en charge de la communauté grecque orthodoxe. Comme pour le monastère, l’église Saint-Elie fut pillée et incendiée par les terroristes. Aujourd’hui l’intérieur reluit. Ses murs de pierres apparentes et son plafond d’un blanc immaculé donnent une impression d’immensité. L’on pourrait se croire au palais Riad de Marrakech.

Au fond séparant la nef du sanctuaire où se célèbre l’Eucharistie, une majestueuse iconostase décorée d’icônes de la Vierge Marie et du Christ, comme il est de coutume dans les Eglises byzantines, et d’icônes de Saints comme Saint Jean-Baptiste et les Evangélistes. A son sommet le Christ en croix et deux icônes, celle de la Vierge Marie et de Saint Jean, figurant la scène de la Crucifixion. Le voile de la porte centrale est baissée, cachant le saint des saints. Tout autour sur les murs et colonnes sont fièrement suspendues des icônes encadrées de marbre de Saint Elie, Saint André, sainte Marie-Madeleine, saint Georges, etc. Le silence du lieu apaise et porte à la contemplation.  

sos chretiens orient syrie champs de maaloulaUne ambiance bien différente de celle qui nous attend dans le champ de Georges, un agriculteur de Maaloula pour qui SOS Chrétiens d’Orient a financé la plantation de vignes car les œnologues chevronnés et les passionnés du Proche-Orient le savent : en Syrie, depuis la plus haute antiquité, on cultive la vigne, dont le vin est plusieurs fois mentionné par Pline l’Ancien dans ses écrits. Il nous dit que le jus de la treille y est bercé d’arômes floraux, doux et sucrés. C’est ce qu’on appellerait aujourd’hui un vin d’apéritif, proche d’un porto ou d’un vin de noix.  

Conscient du fort potentiel viticole de la région, en plantant 57.000 pieds en trois ans sur 5.000m² de terrain, SOS Chrétiens d’Orient a ainsi voulu faire refleurir un fleuron de la culture syrienne. Toujours en cours, le projet est soumis néanmoins aux aléas climatiques (vent, pluie, sécheresse…) et environnementaux (qualité du sol et de l’écosystème, parasites, etc.) Espérons que bientôt, nous pourrons déguster du vin « made in Maaloula » ! 

Sur le chemin du retour vers Damas, je vais de découvertes en découvertes. Le code de la route ! Un concept bien abstrait ici, où la chaussée est littéralement partagée par tous les véhicules et bipèdes. Rares sont les trottoirs qui parsèment le chemin et leur présence ne garantit pas leur utilisation.  

Souvent très mince, obstrués par des plaques d'égouts ou des trous en formation, ils mettent à mal les chevilles et vous font préférer très rapidement les routes goudronnées ou pavées. Dès lors, c'est au petit bonheur la chance à qui passera en premier, le plus vite et surtout en vie.   

Il est bien loin le concept de piste cyclable, de courtoisie au volant et de respect du code de la route.  

Sur l'autoroute, pas de délimitation de files, une limitation de vitesse officielle et une autre officieuse qui vous permet de diviser par deux le temps de vos trajets ! Sur ces grands axes, les amateurs de vitesse sont servis. A quand un nouvel opus de Fast & Furious filmé en Syrie ?  

La file de gauche, la file de la mort où les klaxons retentissent frénétiquement pour demander de vider le passage alors que la voiture est encore loin à l'horizon.  

sos chretiens orient syrie charette alepOn double des civils ou militaire juchés sur des petites motos 125cm3 sans aucun équipement de protection : ni casque, ni gant, ni blouson (en cas d'accident, c'est effet pizza garantie) des camions de marchandise et d'autres curiosités plus locales : des chevaux à l'arrière d'un pick up, des bus dégageant une fumée noire bien polluante et d'où dépassent câbles et moteurs, des bus combles où la distance sanitaire ne semble pas être une grande préoccupation, des véhicules roulant à contre sens...  

En tant que motard, il me prend à espérer pouvoir un jour rouler sur ces longues routes que seuls quelques points de contrôle épars, viennent obstruer. Et puis je me souviens du bazar de la circulation en centre-ville et mon rêve s'envole aussitôt.  

sos chretiens orient syrie pere transporte son enfant sur sa moto

En plus, la culture de la moto n'est pas vraiment très développée. Les grosses cylindrées sont celles des policiers qui règlementent tant bien que mal la circulation sur les grands axes. Les petites cylindrées foisonnent comme des scooters à Paris avec une différence fondamentale. Ici, pas de limitation formelle du nombre de passagers. Ainsi, nous croisons fréquemment des motos transportant trois personnes dont des enfants et des bébés. Des choix que je comprends difficilement quand on sait la dangerosité d'un deux roues.

Tentons de nous extraire d'un bouchon dans la capitale !  

Le feu vient de passer au rouge mais cela n'empêche pas les derniers retardataires de franchir la ligne imaginaire de feu. Derrière, les voitures klaxonnent … « Mais pourquoi ? C'est rouge pourtant ! » Devant nous c'est la cohue ! Tout le monde veut passer et tout le monde fait semblant de ne pas voir les autres pour forcer le passage. Une moto vient à contresens, personne ne s'écarte et pourtant ça passe ! « Mais what ? » 

Un peu plus haut, entre deux blocs de séparation de chaussée, des piétons se faufilent pour traverser là où les voitures roulent à toute vitesse.  

Une femme s'avance. « Elle a bien du courage celle-là », me dis-je. Une nouvelle fois, j'agrippe inconsciemment mes genoux, complètement tétanisée. 

« Mais elle est malade en fait ! Non mais .. oh purée ! » Mentalement, c'est waterloo... Les voitures font un écart mais ne s'arrêtent pas, elle non plus... Un scooter l'évite à la dernière minute, elle frôle un bus plein à craquer d'où proviennent des éclats de voix, une cagette roulante klaxonne. Celà n'a duré que sept secondes, elle n'a pas couru, semblant indifférente à tout, la voilà de l'autre côté « safe and sound ».   

Je détends mon bras, me rendant alors compte de mon état de stress. « Mais ce sont des fous ma parole ! » Une expérience lambda dans la vie d'un Syrien, une aventure irréelle pour moi.


JOUR 1

sos chretiens orient syrie voyage avion charles de gaulle beyrouthMardi 1° juin. 13h40. Dans un vrombissement tonitruant, l'avion Middle East Airlines prend son envol. L'aéroport Charles de Gaulles s'éloigne puis disparaît. Je ne vois pas grand-chose car contrairement à d'habitude je ne suis assise près d'un hublot. Je suis seule au fond de l'avion. Je n'ai pas eu de nouvelles de Benjamin depuis quelques minutes et ne sais donc pas s'il a pu y rentrer à temps. Je ne l'ai d'ailleurs toujours pas vu. Les questions se bousculent dans ma tête. J'ai du mal à rester calme et à me détendre. J'appréhende beaucoup le voyage, m'imagine déjà être enlevée par Daesh et surtout pense à ma famille, à mon neveu que je laisse derrière moi.

Et pourtant je suis aussi pressée de découvrir ce pays dont j'entends parler depuis 5 ans. Je l'ai découvert depuis mon poste de travail à Paris, à travers des dizaines de milliers de photos et vidéos.
J'ai déjà entendu parler de Georges, Ramez, Monseigneur Jeanbart, Monseigneur Baalbaki, Monsieur Simon et son fils Fahed, le Père Toufik... Pour eux je suis une parfaite inconnue, pour moi ils sont des pierres vivantes de Syrie.

Je suis missionnée en Syrie pour assurer la communication digitale de l'association et former le futur chargé de communication de la mission. Je sens que le rythme va être soutenu mais mes prédictions sont très loin de la vérité !

Le soleil se couche sur Beyrouth quand nous faisons notre test PCR à l'aéroport. Ce doit être mon quinzième, je suis habituée maintenant. Ce n'est donc qu'une formalité.

La tension monte d'un cran au niveau du poste de police. Que dois-je dire ou ne pas dire ? A moitié caché derrière une guérite, un policier nous invite à avancer. Toujours les mêmes questions d’usage : « D’où venez-vous ? Que faites-vous au Liban ? Où allez-vous logez ? » Aucun piège... J’écoute Benjamin répondre pour dire la même chose ! Puis la même routine : prise d’empreintes digitales et photo du visage.

Je passe sans encombre. Que de stress inutile. Nous obtenons un visa d'une journée car nous ne faisons que traverser le Liban dans la largeur, direction la frontière syrienne.

L'air frais de l'aéroport laisse place à une chaleur étouffante à peine les portes coulissantes passées. Pendant 18 jours, elle sera mon quotidien et mon repère, nuits et jours.
Très frileuse de nature, je vois toujours d'un très bon œil l'arrivée de l'été. Je le sais, j'ai regardé les températures syriennes, il va faire chaud, très chaud ! Je n'attendais que ça depuis l'été dernier...

Le bruit du moteur pétaradant, en sous régime et l'odeur du pétrole qui envahit l'habitacle me fait revenir à la réalité. Le chemin montagneux met à rude épreuve la cylindrée. Les montées se succèdent, des petites motos nous dépassent sans crier gare. Je ris intérieurement. Pas grand-chose a changé au Proche-Orient.

sos chretiens orient syrie sanctions economiques pesent sur le moral des syriensEt pourtant si ! Une crise socio-économique et politique ravage le Liban. Epuisés et sans le sou, les Libanais perdent espoir.
Et du côté de son voisin syrien, si les armes se sont tues, les sanctions économiques saignent les ménages qui, souvent, ne peuvent plus subvenir à leurs besoins primaires.
Deux réalités qui n’existaient pas il y a quelques années.

En 30 minutes, nous venons de traverser la Bekaa et entamons la montée du Mont-Liban servant de frontière naturelle à la Syrie. Il fait noir terriblement noir ! Les éclairages publics ne fonctionnent plus par manque de moyen financier.

Guidés par Abou Hazem, directeur de la compagnie de taxi qui fait la navette entre la Syrie et le Liban pour SOS Chrétiens d'Orient depuis 2014, nous passons la frontière sans encombre, sans trop d'attente.

Ça y est ! Je suis en Syrie... Génial mais... je ne vois toujours rien sauf des voitures arrêtées en contre-sens sur le bord de la route, des dizaines de drapeaux syriens indiquant l'emplacement de points de contrôles et bientôt, au loin, les lumières de Damas.

Après avoir changé de voiture, « nous entrons par l'avenue principale de Damas », me précise Benjamin « Bienvenue en Syrie Anne-Laure », continue-t-il. « C'est magnifique et très vert. Ils ont vraiment commencé à rénover partout » s'exclame-t-il en scrutant le moindre recoin de la ville depuis la fenêtre. Epuisée, je ne vois rien que de la nuit personnellement. Je réponds distraitement pour ne pas le laisser parler tout seul mais je ne pense qu'à une chose : me coucher. De toute façon, je ne vois rien du tout... « Là c'est l'opéra de Damas et en face le bâtiment de la police... Nous arrivons à Bab Touma ! Fais attention de ne pas prendre les policiers en photos surtout » me précise-t-il alors que j'ai déjà sorti mon appareil photo pour prendre un cliché nocturne. Un dernier point de contrôle et nous empruntons la rue de Bab Touma vers l'hôtel. Nous y retrouvons Waël, chef de mission en Syrie de l'association.

sos chretiens orient syrie maison damascene detenteA ce stade, je suis totalement immergée. Nous pénétrons dans une maison typiquement damascène constituée d'une cour centrale à ciel ouvert sur laquelle débouchent des chambres tout confort, fortement climatisées.
Une fontaine trône en son centre et le son de l'eau qui se répercute sur les murets de marbre camoufle les discussions des rares hôtes.

J'avais oublié le faste et la majesté de ces maisons aux pierres noires et blanches et au sol marbré. Je vis un conte des mille et une nuit. En montant les marches vers ma chambre, je pense aux sultans enturbannés, aux derviches tourneurs, aux danseuses du ventre, à toutes les traditions féériques du Proche-Orient. Je me jetterai bien sur le lit pour dormir mais il n'est que 21h et nous sommes attendus pour dîner. Le début d'un séjour à 200 à l'heure commence !

Anne-Laure.

A venir : Maaloula, un village emblématique du christianisme oriental campé au pied de deux imposantes falaises...