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Carnet de route en Syrie – Et si la Syrie n'était pas ce qu'on en disait ?

News - 29/07/2021

Qu'est-ce que la Syrie ? Je ne saurai répondre ! J'ai vu des gens rire aux éclats, d'autres pleurer, certains retenir leurs larmes, d'autres me fixer dans les yeux en me disant : « je vous aime beaucoup » alors que je venais juste de les rencontrer. On parle de guerre, de sanctions économiques, de chrétiens en voie de disparition, mais dans la rue on voit des Syriens qui fêtent la vie, qui dansent et chantent malgré la guerre, le coronavirus et les sanctions.

J'ai rencontré un peuple qui veut vivre et non plus survivre, j'ai entendu un peuple souvent désillusionné et prêt à définitivement quitter leur pays.

La Syrie n'est pas ce que les médias en ont dit ; la Syrie n'est pas ce que j'en dis, seuls les Syriens pourraient vous dire ce qu'elle est mais en attendant, laissez-moi vous partager ce que j'en ai appris.

Pendant 18 jours, accompagnée de Benjamin Blanchard, directeur général de SOS Chrétiens d'Orient, Waël Kassouha, chef de mission en Syrie et Jean-Rémi Méneau, chef de mission adjoint en Syrie, j'ai parcouru Damas, Alep et Homs, visité les chantiers principaux de l'association et de nombreux sites archéologiques classés au patrimoine mondial de l'UNESCO, je suis allée à la rencontre des Syriens pour mieux comprendre la situation économique et la crise que le pays traverse à cause des sanctions économiques et découvrir le profond attachement de nombre d'entre eux pour la France.

A travers ce carnet de route, je vous propose de suivre quelques-unes de ces visites et de découvrir avec moi ce pays dont tout le monde parle mais que personne ne connaît vraiment.


JOUR 4 : L'apocalypse a désormais un visage pour moi.

Revenons quelques instants à Homs en ce vendredi 4 juin. Nous avons rendez-vous avec Monseigneur Georges Abo Zakhem, évêque grec orthodoxe de Homs, pour visiter le chantier de construction du centre culturel d’Al Mishrifeh.

Pendant près d'une heure nous suivons sa voiture hors de Homs vers le village connu pour sa production importante d'Arak. Nous sommes attendus ! Des habitants en nombre sont venus et un photographe canarde tous nos mouvements.

La visite commence dans l'église Saint-Georges. Ses murs blancs tranchent avec le faste de certaines églises orientales. Tout ici est épuré, comme nouvellement construit.

Directement je me place face à la foule pour filmer et prendre des photos. C'est le moment d'agir, je ne peux plus réfléchir à quoi faire et comment faire.

Les volontaires, venus avec nous, allument une bougie à l'invitation de Monseigneur Zakhem et entament la prière du Notre Père. Waël attrape un petit garçon qui tente de déposer sa bougie allumée sur l'amas de sable encadré par les icônes du Christ et de Saint Jean-Baptiste.

L'ambiance est particulière, recueillie. On ne s'embarrasse pas de cérémonies. On reste debout, un geste particulier en Orient contrairement à l'Occident où l'on s'agenouille fréquemment pour prier et méditer.

sos chretiens orient syrie volontaires et monseigneur zakhem eglise saint georges Al MishrifehOn s'installe devant l'iconostase, la pièce qui sépare le nef du sanctuaire et délimite strictement l'accès aux seuls hommes. On prend une photo et on repart, une petite troupe sur les talons.

On ne se presse pas mais on ne lambine pas. En Orient, on prend son temps. Je me souviens alors d'un témoignage rédigé par une ancienne volontaire en Syrie, Aliette qui disait que : « les Occidentaux ont la montre, les Syriens ont le temps. »

Oui c'est vrai ! Nous sommes focalisés sur l'heure, sur l'enchaînement des rendez-vous, sans être pour autant impolis. Les Syriens vivent au rythme du soleil, des cafés et des échanges parfois tonitruants qu'on en croirait presque qu'ils passent leur vie à s'engueuler.

Sur le perron de l’église, le thermomètre explose. J'en ai le souffle coupé et pourtant je dois recommencer à courir pour prendre de l'avance sur le groupe. Un sapin de Noël en plastique ouvre la voie à une roseraie dégarnie de toutes fleurs. Un bien triste spectacle qui peut s'expliquer par la mise en pause des travaux pendant un an à cause du coronavirus.

sos chretiens orient syrie projet construction al MishrifehLe projet de construction du centre communautaire de Al Mishrifeh remonte à l'année 2019. Destiné à enraciner les chrétiens sur place, il consistait à élever un bâtiment de deux étages comprenant des chambres, des salles de classe et de réunions pour accueillir les activités des personnes handicapées et des troupes scoutes. Dès l’orée du projet, Louis-Alban, Marie et Clémentine, volontaires de SOS Chrétiens d’Orient à l’époque, avaient mis la main à la pâte en participant aux travaux d’étanchéité du toit, coulant le ciment sur une large portion d’édifice.

Les aléas sanitaires se faisant, les travaux avaient été stoppés. Un an plus tard, nous trouvons un bâtiment fièrement dressé à côté de l’église Saint-Georges mais nu et dépareillé.

sos chretiens orient syrie batiment en construction al MishrifehDes pneus bicolores et des chaises en plastique se disputent l’espace avec des bâches recroquevillées et des tas de pierres et de poussière. Et pourtant cette vision donne du baume au cœur car le gros œuvre est terminé ! Préférons voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide ! Il ne reste plus qu’à faire les finitions : peindre les murs, poser le parquet, les fenêtres et les portes en bois. Une dernière tranche méticuleuse d’un coût de 25.000€ en grande partie financée par le Président Valéry Giscard d’Estaing (+) et son épouse Anne-Aymone. A l’issue des travaux, les volontaires en mission viendront apporter leur concours aux habitants du village en dispensant des cours de français.

Une aide bienvenue et fortement sollicitée. J'en prends conscience dans le sous-sol de l’église alors que nous sommes invités à nous rafraîchir en partageant une coupe de fruits. Il est 11h45, le soleil est à son zénith, ces fruits frais vont nous faire le plus grand bien. Je m’installe pensant souffler un peu mais immédiatement je suis apostrophée par ma voisine de droite, une habitante du village. Dans un très bon anglais, elle s'enquiert : « A Al Mishrifeh, nous nous occupons de personnes handicapées en leur proposant diverses activités manuelles. Faute de moyens financiers à cause des sanctions, nous avons dû les arrêter. Pouvez-vous faire quelque chose pour nous aider ? » J’entends et écoute sa demande mais ne sais pas quoi répondre dans la seconde. Je ne veux pas marcher sur les plates-bandes de mes collègues et m’engager sur un nouveau projet. Je me veux rassurante, lui explique le processus de validation d’un projet et lui indique de la tête la personne à qui s’adresser. Immédiatement les chaises bougent. « Ah oui c’est du rapide ! La situation est-elle si désespérée ? » je me questionne intérieurement. Je ne suis en Syrie que depuis quelques jours, je ne peux pas tout savoir ! Pour beaucoup oui … la situation l’est et j’en ai la preuve ici !

***

L'apocalypse. Nous venons de quitter Al Mishrifeh. Il fait chaud, le soleil est éblouissant. Homs apparaît au loin, une partie de la ville que je ne connais pas encore : celle que je redoutais.

sos chretiens orient syrie batiments detruits homsPar réflexe, je sors mon téléphone et lance une vidéo que je sais pouvoir utiliser pour une story. Nous venons d'entrer dans le quartier Al Khaldeh, l'un des quartiers de Homs qui s’est trouvé au cœur des combats pendant la guerre.

Au début, je ne prête pas vraiment attention à ces façades effondrées. J'ai déjà vu beaucoup des photos et regardé des vidéos prises ici. Ce n'est pas quelque chose de nouveau pour moi.

Et puis nous nous enfonçons plus avant parmi les ruines jusqu'à un croisement contrôlé par des soldats. Des portraits du président syrien surplombent des drapeaux plantés sur des blocs anti intrusion. Un soldat est assis dans une petite guérite qui procure un semblant d'ombre. Mon regard porte loin. Une scène se fige dans ma rétine.

Sur la gauche et la droite, une allée de bâtiments en miettes, sur le chemin de terre où se vomissent encore des amas de gravats, de roches explosées et d'objets du quotidien percés de balles, des enfants pieds nus courent vers leur mère marchant vers l'horizon, barré de destructions.

Une scène peu extraordinaire pour quelqu'un d'habitué aux scènes de violence et aux films d'action où tout a déjà été inventé de la course poursuite en hélicoptère canardé par des obus lancés depuis un Humvee, aux guérillas urbaines à la Mac Gyver où une agrafe sauve toute une ville !

Et pourtant, cette vision du soleil couchant sur Homs détruit me laisse sans voix et me glace. Une idée pointe : « Barre toi ! Rentre chez toi ! Ce sont des fous ! Qu'est-ce que tu fais là ? »

Dans la voiture, les discussions vont bon train. Le paysage défile : des Syriens assis devant leurs échoppes regardant les voitures folles rouler à contre sens, d'autres vociférant bruyamment et gesticulant pour appuyer chacun de leurs mots, des enfants gambadant. Et pourtant rien n'y fait, je ne parviens pas à m'ôter cette vision d'horreur de la tête.

Je suis sonnée. Mon cerveau ne cherche plus à relativiser et à tourner en ridicule ce paysage. Des familles ont vécu dans ces maisons, dans ces pièces où résonnaient des rires d'enfants, des souvenirs emplissent ces décombres, partis en fumée en un claquement de doigt. Un bruit sourd, une détonation, des cris, des pleurs, des morts, tout est effacé.

Quelques heures sont passées, nos rendez-vous s'enchaînent mais constamment mon cerveau se déconnecte et revient dans ces ruines comme s'il voulait me faire comprendre quelque chose.

Le soir le sommeil ne vient pas. Tout se bouscule : les pourquoi, les comment, les quelles raisons ? Je m'endors préoccupée pour mieux me réveiller en pleine nuit avec cette même image dans la tête.

A moitié endormie, je m'imagine maintenant des échanges de feu, des balles tirées au ralenti par des AK-47, la fumée se dégageant d'un nouveau trou béant et même des entrailles répandues sur le sol.

Une scène digne d'un film de Michael Bay. Le soleil nouvellement levé apporte du répit à mes interrogations. Cette image ne me hante plus, elle s'impose régulièrement à mon esprit mais pour me rappeler que même au pire des moments, certains ne sont pas partis, se sont battus pour survivre et pour venir en aide à leurs voisins alors qu'eux-mêmes souffraient déjà beaucoup. Ces vestiges ne présentent pas seulement la mort mais aussi la vie. Ils sont un souvenir de ceux qui furent et de ce qui sont et une lumière pour ceux qui seront. La guerre a déraciné les Syriens, déchiré des familles et brisé l'harmonie mais elle n'a pas mis à terre le peuple. Elle lui a donné du courage, de la volonté et de la force. « Rien ne peut nous mettre à genoux, ni le coronavirus, ni les sanctions économiques. »

sos chretiens orient syrie quartiers detruits homsDe retour dans les ruines pour une « visite éclair », nous nous perdons dans les rues encombrées par des pierres rugueuses et difformes entassées sous les bâtiments les plus délabrés. Notre Hyundai n'a pas fière allure ici et je me prends à avoir pitié des pneus qui doivent « bien morfler ». « J'espère que nous n'allons pas perdre de pneus », lance Waël alors que nous venons de rouler sur une piste parsemée de débris coupants. Le silence. Après les bombes, il a pris possession des lieux. On entend seulement quelques oiseaux piailler gaiement.

Mais dans ce havre cauchemardesque, les pierres crient leur histoire. Ça-et-là, des femmes vêtues de noir coupent des légumes devant une bassine remplie d'eau. Un monsieur à la barbe grisonnante, courbée, égrène son chapelet les mains dans le dos alors que jouent devant lui, sur un monceau de ferraille coupante des jeunes enfants. Nous ne perdons pas trop de temps et ne ralentissons pas beaucoup. Il serait dangereux de s'éterniser ici. Je ne sors jamais de la voiture et pour prendre des photos, je sors discrètement la tête pour ne pas attirer l'attention. Même si je ne comprends pas forcément les raisons d'une telle précaution, je m'y plis car je ne suis pas d'ici et ne maîtrise pas les codes du pays.


JOUR 3 - Quand la guerre vaut mieux que les sanctions économiques...

Jeudi 3 juin, nous quittons l'effervescence de Damas, ses grands axes, ses klaxons ininterrompus pour les rues suffocantes et étroites de Homs.

Accueillis par une haie d'arbres couchés à cause du vent, nous pénétrons à Homs, haut lieu de la révolution en 2011, par l'artère principale de la ville.

Certaines choses me semblent familières comme les taxis jaunes qui se suivent en ballet désordonné, d'autres le sont moins. Je me sens plus à l'étroit dans ces ruelles labyrinthiques. Je sais que quelque part autour de moi des quartiers entiers ont été ravagés par les bombes et les combats mais où sont-ils ? Pour le moment, rien à l'horizon qui se limite à des hauts bâtiments peinturlurés de drapeaux syriens.

sos chretiens orient syrie drapeau syrien a alepLes drapeaux ! Aux fenêtres des maisons, aux frontons des écoles et bâtiments publics, sur les murs des échoppes et des garages, il est partout ! Les Syriens sont fiers de leur pays et de leur culture et le montrent clairement.

Nous enchaînons les visites aux ecclésiastiques. Dans le quartier d’Al Hamidieh à Homs, nous sommes reçus par le Père Michael, curé syriaque catholique de la cathédrale du Saint-Esprit. Cet homme d'église est un symbole à Homs. Lors de la prise de la ville par les djihadistes, il préféra rester avec ses fidèles et braver le danger que s'exiler.

sos chretiens orient syrie pere michael homsRespecté par les forces des deux camps, il apporta son aide à ses fidèles en souffrance. Autour d'une tasse de café bien corsé et de biscuits traditionnels, la conversation s'engage. « Cela fait 10 ans que nous survivons ! Ça suffit ! Nous avons besoin de vivre maintenant. » Les sanctions économiques ! Le sujet de discordes et d'échanges enflammés.

Peu ont leur langue dans leur poche quand vient le sujet et tous sont très critiques. « Une Guerre ne suffisait pas ? Nous n'avions pas assez souffert ? »

Depuis le vote de la Loi César, les civils syriens subissent de plein fouet les sanctions économiques menés à leur encontre par la communauté internationale.

Censées punir le gouvernement syrien, elles se retournent irrémédiablement contre les plus faibles qui en paient un prix insoupçonné. « Pendant la guerre, nous vivions bien ! Nous pouvions manger à notre faim. Nous pouvions mourir sous le feu de l'ennemi mais pas de faim ! » Si la situation est encore loin de celle du Vénézuela ou de l'Allemagne après la guerre, elle reste malgré tout préoccupante. Les plus pessimistes annonçaient une crise humanitaire, une crise de la faim. « Aujourd'hui tout est trop cher ! Cela fait deux ans que je n'ai pas mangé de viande », me confie une personne âgée d'Alep. Un témoignage court et incisif qui fait fortement écho à celui du Père Michael.

sos chretiens orient syrie syriens cherchent a manger dans la benne a ordure« Vous savez... un professeur qui a travaillé 40 ans gagne 60.000 LS (20€) environ par mois. S’il meurt, il ne sera donné que 20.000 LS (7€) à sa femme. 1 kilo de viande coûte 25.000LS (8,5€). Un poulet coûte 12.000 LS (4€). C’était le mets des pauvres... maintenant il n’y a plus de mets de pauvres ! Tu veux acheter 1kg de tomates, un peu de petit poids pour un repas, tu payes déjà 10.000 LS (3,5€) et tu ne manges même pas à ta faim. Imaginez ce que cela représente par rapport au salaire ! Et l’on ne parle même pas des médicaments... Ils doivent arbitrer entre se nourrir, se soigner et s’habiller. Une paire de chaussures coûte 30.000LS (10€). Pour une opération chirurgicale, vous pouvez dépenser jusque 3.000.000 LS (1000€) … C’est catastrophique. »

La crise de la faim est-elle d'actualité ? Peut-être mais si c'est le cas, les Syriens ne le montrent pas. A Damas comme à Homs, les rues sont pleines et les Syriens font la fête.

Est-ce une façade ? « Nous faisons la fête parce que nous souffrons » me confie Diala, responsable gestion de projets et volontariat de SOS Chrétiens d’Orient. Quel étrange concept mais justifiable ! Accablés, ils préfèrent positiver.

Les djihadistes n'ont pas eu leur peau, que peuvent faire les sanctions ?

sos chretiens orient syrie transporteur de fioulSi j'ignorais que des sanctions frappent la Syrie, rien extérieurement ne pourrait me faire croire que la situation est désespérée, sauf peut-être les files de voitures devant les stations d'essence. 25L toutes les deux semaines. Les Syriens sont rationnés et reçoivent par notification de téléphone une convocation pour récupérer leur précieux liquide. Quelle ironie alors que le Proche-Orient est réputé pour ses réserves quasi inépuisables de pétrole !

« La voiture est un luxe ! Je paye 50.000 LS (16,5€) pour 25 litres. » Comme un coup du sort, le téléphone du Père vibre. J’arrête l’interview. Il regarde la notification et sourit « C’est la convocation pour aller récupérer du fioul ! » Et l’on ne parle que de consommation courante.

Si d’aventures les voitures ont le moindre pépin mécanique, rien ne garantit plus son utilisation. Les frais de réparation, souvent onéreux, dissuadent de leur redonner une seconde vie et les propriétaires sont rendus à enfourcher un vélo pour se déplacer ou à bidouiller avec un brin d’herbe pour que le moteur redémarre. « Ma voiture est une épave mais je ne peux plus la réparer. Cela coûte trop cher. Alors je la bidouille pour qu'elle tienne le coup, » m'explique Firas, ingénieur de SOS Chrétiens d'Orient à Homs, alors que nous fêtons l’anniversaire de Benjamin. Il sourit du coin des lèvres comme pour relativiser la situation mais je n’ose pas répondre. Je n’ai pas ces problèmes en France, je ne peux pas les comprendre. Pour moi tout est très simple !

Ma moto tombe en panne, je l’amène chez le réparateur et je la récupère le lendemain comme si de rien n’était. Je ne connais pas ce sentiment de devoir la bidouiller avec un rien et des bouts de ferrailles qui traînent pour espérer la faire démarrer. Je n’ai pas cette obligation de rester raisonnable dans mes déplacements pour ne pas consommer en une journée le diesel de la semaine. Et si un jour cela devait m’arriver, je sais comment je réagirai : très mal ! Parce que la moto c’est une passion et qu’en en faisant je me sens libre et j’oublie tous mes soucis.

Les Syriens aussi ont des passions, des hobbies, des choses qu’ils aiment par-dessus tout faire et que pourtant ils ne peuvent plus faire ; pas à cause d’une mauvaise gestion financière mais parce que des étrangers ont décidé pour eux qu’ils vivaient trop bien...

Alors ne sachant quoi répondre, je souris et baisse les yeux pour trouver une réponse sur la table du salon ! Décontenancée je le suis très souvent face aux réponses qui me sont adressées par les Syriens. Tout semble désespérant et rien ne porte à croire que la situation va s’améliorer. « Nous ne pouvons pas nous battre contre ces restrictions. Nous n'avons le contrôle sur rien. C'est ce qui fait que la vie est infernale. » Qui pourrait seulement croire que la guerre est préférable aux sanctions économiques ? Et pourtant j’en ai la preuve chaque jour.

sos chretiens orient homs quartier detruitIl n'est pas un aspect de la vie qui ne soit impacté par les sanctions ! « Ma maison est complètement détruite ! Il ne reste rien. Je ne peux pas la réparer ! Il faut des millions et je n’ai pas des millions (de livres syriennes), » explique le Père Michael. Alors que les besoins de reconstruire sont criants, les Syriens sont acculés à devoir le rêver. Une nouvelle croix à rajouter sur une liste déjà bien longue qui court sur dix années.

Côté gaz et électricité, le constat est similaire et le mot « rationnement » dans toutes les bouches « On vous remplit la bouteille de gaz tous les 70 jours. C’est très peu », reprend le Père Michael. « Je ne peux pas faire marcher le frigidaire et la machine à laver le linge si l'électricité est coupée. Le générateur n'est pas assez puissant. Or, les coupures sont fréquentes même si elles durent moins longtemps que pendant la guerre, » me dit un Aleppin resté vivre seul dans un appartement du dernier étage dans le quartier de Midan à Alep.

Le frigidaire... « Quid des aliments quand il n’y a plus d’électricité ? » je me prends à me questionner ! « La chaîne du froid, tout ça, tout ça ? » Et pire encore si le frigidaire tombe en panne.... « Ça coûte entre 100.000 LS (33€) et 200.000 LS (66€). On ne peut pas réparer ! » me répond le Père Michael.

sos chretiens orient syrie enfants syriens dans la campagneAlors que faire maintenant ? La réponse est cinglante, parfois inattendue et toujours à l’origine d’un silence prolongé. « Quitter la Syrie » 90% du temps ; « Rester, se battre et trouver des solutions » dans 10% des cas !

Je ne comprends pas tout ce qui se joue ici et mon cerveau tente par tous les moyens de faire germer une solution viable mais sans succès et plus je me questionne, moins je saisis ce qui m’entoure. Alors les jours passent et je prends mon mal en patience, essayant de comprendre ceux qui veulent partir et me disent : « dans 20 ans, la Syrie sera une nouvelle Palestine. Il n’y aura quasiment plus de chrétiens. En tout cas moi, je ne serai plus là. »

« Ne les juge pas », je me répète alors ! « Que ferai-tu à leur place... »

Au fil des discussions et des rencontres, j’appréhendes mieux les enjeux sous-jacents et les positions de chacun. J’identifie également plus facilement des profils types caricaturaux des Syriens que je classe en deux catégories.

Qui sont ceux qui veulent partir ? Les jeunes bardés de diplômes et spécialement ceux qui sont spécialisés dans des secteurs en perte de vitesse ou totalement éradiqués en Syrie. Les pères et mères de familles inquiets pour l’avenir de leurs jeunes enfants.

Qui veut rester ? Les Syriens qui exercent un travail qui les rend heureux et qu’ils ont choisis d’exercer … pas par dépit mais par envie. Ceux qui croient encore que la Syrie peut se relever et qui, peu importe le prix, sacrifieront tout pour être des acteurs du renouveau syrien. Et enfin, ceux qui ont la hargne et l’esprit combattif, une capacité innée de tout remettre en question pour se transcender et s’adapter malgré 10 années de souffrances.

Alors que dire à ceux qui veulent partir ? « Occupez un travail alimentaire jusqu’à ce que les choses se tassent. » « Sacrifiez-vous encore quelques années supplémentaires. » Dans notre position d’étranger pour qui tout va bien, donner de pareilles leçons de vie, passerait sûrement et à juste titre pour de l’arrogance et de l’indifférence. Alors mieux vaut s'abstenir de penser que nous avons la bonne parole et laisser les représentants religieux guider leur communauté. Car eux n’ont pas perdu espoir, loin de là et certains, comme Monseigneur Jeanbart, ont lancé une campagne de résistance pour inciter les Aleppins à rester dans le pays !

sos chretiens orient monseigneur jeanbart syrie archeveque grec melkite catholique alep« Quelques-uns ont ce rêve de partir, ils voient l’Occident comme un Eldorado mais ils ne savent pas ce qu’il en est réellement. Tout n’est pas rose ! Il faut travailler dur et trimer. Ils ne savent pas vraiment à quoi s’attendre.

Je suis confiant que les jeunes cherchent de moins à moins à quitter la Syrie et je crois que, à moins que l’Europe tienne à effacer le pays, à nous étrangler, si les sanctions se relâchent, la situation s’améliorera très vite. Les Syriens voient tout ce qui est fait pour les aider, pour reconstruire. Je pense que cet élan est communicatif et contagieux, comme la pandémie ! Petit à petit, les choses iront mieux.

Tous ne veulent pas partir... la preuve ! Ceux qui ont quitté la Syrie à cause du service militaire obligatoire, cherchent à gagner de l’argent pour payer l'amende afin de revenir dans le pays. Des centaines de jeunes mariés se sont établis à Alep. Nous avons des projets d’habitats pour eux, pour leur donner des raisons de croire en l’avenir et de se tranquilliser. Nous avons aidé 300 nouveau-nés depuis 4-5 ans.

Je ferai tout ce que je peux pour les inciter à rester. Ce ne sont pas des paroles en l’air, je suis convaincu ! Notre pays est riche et beau. Il y fait bon vivre. Les gens sont amicaux. Alors pourquoi aller loin ? »


JOUR 2

Le lendemain, nous avons rendez-vous à Maaloula, un petit village chrétien montagneux où les habitants parlent encore l'Araméen. Ramez, le chauffeur de la mission, fait partie de ces Syriens qui le parlent fréquemment, surtout avec sa femme par téléphone quand il ne veut pas être compris. Pour un non-initié à la culture arabe, on ne fait pas de différence entre la langue nationale et ce dialecte. Pourtant, un francophone autant qu'un perse ne le comprend pas .. pratique !  

La guerre. Depuis 5 ans j'en entends parler quasiment toutes les semaines très peu sur les médias mainstream car cela fait longtemps que je ne les regarde plus. Je ne connais que trop bien leur façon de traiter l'information et préfère donc directement la prendre sur le terrain. Des photos et vidéos de quartiers rasés, d'immeubles branlant troués de toutes parts par des obus, j'en ai vu des milliers. Passionnée plus jeune par les jeux vidéo, j'avais également beaucoup vu de scènes de destruction et de combats. Je jouais à la guerre quoi !  

Et pourtant rien ne me préparait à affronter la réalité.  

sos chretiens orient syrie quartier detruit de la ghouta damasLa première fois que j'ai été confronté aux affres de la guerre en Syrie c'est en longeant le quartier Harasta de Damas. Nous sommes sur la route direction Maaloula. Alors que les discussions vont bon train, mon œil est attiré par un bulldozer sur la droite.  

Je pense alors à mon neveu âgé d'un an et demi. Il n'est pas bien grand mais il aime beaucoup ses petits camions orange qu'il considère souvent comme des véhicules d'urgence.

« Attends mais il fait quoi en fait ? » Mon champ de vision s'élargit alors que je prends conscience de la raison de la présence de ces engins de chantiers. Des bâtiments percés de trous béants, des étages effondrés, des câbles rouillés apparents, des murs troués de balles, une cage d'escalier en forme de tour de pise, seule vestige apparent d'un immeuble. 

« ... Mais où est-on en fait ? » 

Au début, naïve, je me dis juste qu'ils détruisent un quartier un peu vétuste. Et puis je me souviens vite que je suis en Syrie... que des quartiers entiers ont été le théâtre d'affrontements violents entre les groupes armés djihadistes et l'armée arabe syrienne. Je fais le lien et je comprends.  

Ces quartiers étaient tenus par les djihadistes. Je suis sur l'ancienne ligne de front.  

sos chretiens orient syrie quartier detruit de la ghoutaÇa se chamboule très vite dans ma tête mais une chose absurde pointe dans mon esprit. « Des lego, on dirait des lego. » Je me sens comme ces petits bonhommes inanimés avec lesquels les enfants s'imaginent des aventures féériques. Là, je vois des blocs empilés ou plutôt désempilés, des véhicules qui s'affairent à faire oublier qu'ici des civils ont été abattu, d'autres ont vécu dans la peur de ne pas voir le jour se lever le lendemain. Ce n'était pas un jeu, ni une série TV, c'était la réalité. Dans ce genre de situation, le cerveau cherche souvent à atténuer la réalité, à la rendre moins douloureuse, à la relativiser.  J'en oublie les tragédies qui se sont jouées ici. Inconsciemment, je préfère me réfugier dans le compréhensible et en occulte le terrible.    

55 minutes plus tard, nous franchissons les portes de Maaloula, un village emblématique du christianisme oriental campé au pied de deux imposantes falaises. Tombé aux mains des djihadistes pendant huit mois en 2013, il a vu sa population fuir (parfois par les égouts) et s'exiler en masse, ses couvents, églises et maisons être pillés et profanés. 

Si peu de pertes sont à déplorer, il faut tout de même noter que trois Maaloulites sont décapités après avoir refusés de renier leur foi. Ils sont aujourd'hui enterrés dans ce havre de paix où l'Angélus chanté en Araméen résonne contre le versant des montagnes catholiques et orthodoxes quand sonne midi.  

Un axe principal le traverse de part en part jusqu’au monastère saints Serge-et-Bacchus, qui jouxte l’ancien hôtel Safir, bastion des djihadistes lors de l’occupation.  

sos chretiens orient syrie iconostase monastere saints serge et bacchusDatant de l’empereur Constantin, le monastère a été construit en l’honneur des saints Serge-et-Bacchus, deux officiers romains d’origine syrienne exécutés par Galère en 297 pour avoir refusé de sacrifier aux idoles. Il est aujourd’hui la propriété de l'Eglise grecque melkite catholique et administré par le Père Toufik, prêtre de l’ordre Basilien Salvatorien. 

L’histoire retiendra qu’en 2013, les djihadistes d’Al Nosra brisèrent l’autel de l’église, l’un des, voir le, plus vieil autel chrétien du monde. Entièrement pillées de ses 26 icônes pluri centenaires, le monastère n’abrite désormais plus que des copies de ses anciens joyaux ainsi qu’une magnifique icône en bois de Saint Michel offerte par un Episcopat orthodoxe russe en 2019 et une autre représentant la sainte cène offerte par une église italienne.  

Depuis sa libération, l’église a été remise à neuf et les traces de dégradation et profanation ne sont plus visibles sur ses murs fraîchement rénovés mais on n’en oublie pas pour autant qu’il fut un temps où les djihadistes tentèrent d’éradiquer toute trace humaine ou matérielle de la présence chrétienne. 

sos chretiens orient syrie iconostase eglise saint elie grecque orthodoxe

Mais pour l'heure, nous avons rendez-vous avec le Père Elias Shayeb en charge de la communauté grecque orthodoxe. Comme pour le monastère, l’église Saint-Elie fut pillée et incendiée par les terroristes. Aujourd’hui l’intérieur reluit. Ses murs de pierres apparentes et son plafond d’un blanc immaculé donnent une impression d’immensité. L’on pourrait se croire au palais Riad de Marrakech.

Au fond séparant la nef du sanctuaire où se célèbre l’Eucharistie, une majestueuse iconostase décorée d’icônes de la Vierge Marie et du Christ, comme il est de coutume dans les Eglises byzantines, et d’icônes de Saints comme Saint Jean-Baptiste et les Evangélistes. A son sommet le Christ en croix et deux icônes, celle de la Vierge Marie et de Saint Jean, figurant la scène de la Crucifixion. Le voile de la porte centrale est baissée, cachant le saint des saints. Tout autour sur les murs et colonnes sont fièrement suspendues des icônes encadrées de marbre de Saint Elie, Saint André, sainte Marie-Madeleine, saint Georges, etc. Le silence du lieu apaise et porte à la contemplation.  

sos chretiens orient syrie champs de maaloulaUne ambiance bien différente de celle qui nous attend dans le champ de Georges, un agriculteur de Maaloula pour qui SOS Chrétiens d’Orient a financé la plantation de vignes car les œnologues chevronnés et les passionnés du Proche-Orient le savent : en Syrie, depuis la plus haute antiquité, on cultive la vigne, dont le vin est plusieurs fois mentionné par Pline l’Ancien dans ses écrits. Il nous dit que le jus de la treille y est bercé d’arômes floraux, doux et sucrés. C’est ce qu’on appellerait aujourd’hui un vin d’apéritif, proche d’un porto ou d’un vin de noix.  

Conscient du fort potentiel viticole de la région, en plantant 57.000 pieds en trois ans sur 5.000m² de terrain, SOS Chrétiens d’Orient a ainsi voulu faire refleurir un fleuron de la culture syrienne. Toujours en cours, le projet est soumis néanmoins aux aléas climatiques (vent, pluie, sécheresse…) et environnementaux (qualité du sol et de l’écosystème, parasites, etc.) Espérons que bientôt, nous pourrons déguster du vin « made in Maaloula » ! 

Sur le chemin du retour vers Damas, je vais de découvertes en découvertes. Le code de la route ! Un concept bien abstrait ici, où la chaussée est littéralement partagée par tous les véhicules et bipèdes. Rares sont les trottoirs qui parsèment le chemin et leur présence ne garantit pas leur utilisation.  

Souvent très mince, obstrués par des plaques d'égouts ou des trous en formation, ils mettent à mal les chevilles et vous font préférer très rapidement les routes goudronnées ou pavées. Dès lors, c'est au petit bonheur la chance à qui passera en premier, le plus vite et surtout en vie.   

Il est bien loin le concept de piste cyclable, de courtoisie au volant et de respect du code de la route.  

Sur l'autoroute, pas de délimitation de files, une limitation de vitesse officielle et une autre officieuse qui vous permet de diviser par deux le temps de vos trajets ! Sur ces grands axes, les amateurs de vitesse sont servis. A quand un nouvel opus de Fast & Furious filmé en Syrie ?  

La file de gauche, la file de la mort où les klaxons retentissent frénétiquement pour demander de vider le passage alors que la voiture est encore loin à l'horizon.  

sos chretiens orient syrie charette alepOn double des civils ou militaire juchés sur des petites motos 125cm3 sans aucun équipement de protection : ni casque, ni gant, ni blouson (en cas d'accident, c'est effet pizza garantie) des camions de marchandise et d'autres curiosités plus locales : des chevaux à l'arrière d'un pick up, des bus dégageant une fumée noire bien polluante et d'où dépassent câbles et moteurs, des bus combles où la distance sanitaire ne semble pas être une grande préoccupation, des véhicules roulant à contre sens...  

En tant que motard, il me prend à espérer pouvoir un jour rouler sur ces longues routes que seuls quelques points de contrôle épars, viennent obstruer. Et puis je me souviens du bazar de la circulation en centre-ville et mon rêve s'envole aussitôt.  

sos chretiens orient syrie pere transporte son enfant sur sa moto

En plus, la culture de la moto n'est pas vraiment très développée. Les grosses cylindrées sont celles des policiers qui règlementent tant bien que mal la circulation sur les grands axes. Les petites cylindrées foisonnent comme des scooters à Paris avec une différence fondamentale. Ici, pas de limitation formelle du nombre de passagers. Ainsi, nous croisons fréquemment des motos transportant trois personnes dont des enfants et des bébés. Des choix que je comprends difficilement quand on sait la dangerosité d'un deux roues.

Tentons de nous extraire d'un bouchon dans la capitale !  

Le feu vient de passer au rouge mais cela n'empêche pas les derniers retardataires de franchir la ligne imaginaire de feu. Derrière, les voitures klaxonnent … « Mais pourquoi ? C'est rouge pourtant ! » Devant nous c'est la cohue ! Tout le monde veut passer et tout le monde fait semblant de ne pas voir les autres pour forcer le passage. Une moto vient à contresens, personne ne s'écarte et pourtant ça passe ! « Mais what ? » 

Un peu plus haut, entre deux blocs de séparation de chaussée, des piétons se faufilent pour traverser là où les voitures roulent à toute vitesse.  

Une femme s'avance. « Elle a bien du courage celle-là », me dis-je. Une nouvelle fois, j'agrippe inconsciemment mes genoux, complètement tétanisée. 

« Mais elle est malade en fait ! Non mais .. oh purée ! » Mentalement, c'est waterloo... Les voitures font un écart mais ne s'arrêtent pas, elle non plus... Un scooter l'évite à la dernière minute, elle frôle un bus plein à craquer d'où proviennent des éclats de voix, une cagette roulante klaxonne. Celà n'a duré que sept secondes, elle n'a pas couru, semblant indifférente à tout, la voilà de l'autre côté « safe and sound ».   

Je détends mon bras, me rendant alors compte de mon état de stress. « Mais ce sont des fous ma parole ! » Une expérience lambda dans la vie d'un Syrien, une aventure irréelle pour moi.


JOUR 1

sos chretiens orient syrie voyage avion charles de gaulle beyrouthMardi 1° juin. 13h40. Dans un vrombissement tonitruant, l'avion Middle East Airlines prend son envol. L'aéroport Charles de Gaulles s'éloigne puis disparaît. Je ne vois pas grand-chose car contrairement à d'habitude je ne suis assise près d'un hublot. Je suis seule au fond de l'avion. Je n'ai pas eu de nouvelles de Benjamin depuis quelques minutes et ne sais donc pas s'il a pu y rentrer à temps. Je ne l'ai d'ailleurs toujours pas vu. Les questions se bousculent dans ma tête. J'ai du mal à rester calme et à me détendre. J'appréhende beaucoup le voyage, m'imagine déjà être enlevée par Daesh et surtout pense à ma famille, à mon neveu que je laisse derrière moi.

Et pourtant je suis aussi pressée de découvrir ce pays dont j'entends parler depuis 5 ans. Je l'ai découvert depuis mon poste de travail à Paris, à travers des dizaines de milliers de photos et vidéos.
J'ai déjà entendu parler de Georges, Ramez, Monseigneur Jeanbart, Monseigneur Baalbaki, Monsieur Simon et son fils Fahed, le Père Toufik... Pour eux je suis une parfaite inconnue, pour moi ils sont des pierres vivantes de Syrie.

Je suis missionnée en Syrie pour assurer la communication digitale de l'association et former le futur chargé de communication de la mission. Je sens que le rythme va être soutenu mais mes prédictions sont très loin de la vérité !

Le soleil se couche sur Beyrouth quand nous faisons notre test PCR à l'aéroport. Ce doit être mon quinzième, je suis habituée maintenant. Ce n'est donc qu'une formalité.

La tension monte d'un cran au niveau du poste de police. Que dois-je dire ou ne pas dire ? A moitié caché derrière une guérite, un policier nous invite à avancer. Toujours les mêmes questions d’usage : « D’où venez-vous ? Que faites-vous au Liban ? Où allez-vous logez ? » Aucun piège... J’écoute Benjamin répondre pour dire la même chose ! Puis la même routine : prise d’empreintes digitales et photo du visage.

Je passe sans encombre. Que de stress inutile. Nous obtenons un visa d'une journée car nous ne faisons que traverser le Liban dans la largeur, direction la frontière syrienne.

L'air frais de l'aéroport laisse place à une chaleur étouffante à peine les portes coulissantes passées. Pendant 18 jours, elle sera mon quotidien et mon repère, nuits et jours.
Très frileuse de nature, je vois toujours d'un très bon œil l'arrivée de l'été. Je le sais, j'ai regardé les températures syriennes, il va faire chaud, très chaud ! Je n'attendais que ça depuis l'été dernier...

Le bruit du moteur pétaradant, en sous régime et l'odeur du pétrole qui envahit l'habitacle me fait revenir à la réalité. Le chemin montagneux met à rude épreuve la cylindrée. Les montées se succèdent, des petites motos nous dépassent sans crier gare. Je ris intérieurement. Pas grand-chose a changé au Proche-Orient.

sos chretiens orient syrie sanctions economiques pesent sur le moral des syriensEt pourtant si ! Une crise socio-économique et politique ravage le Liban. Epuisés et sans le sou, les Libanais perdent espoir.
Et du côté de son voisin syrien, si les armes se sont tues, les sanctions économiques saignent les ménages qui, souvent, ne peuvent plus subvenir à leurs besoins primaires.
Deux réalités qui n’existaient pas il y a quelques années.

En 30 minutes, nous venons de traverser la Bekaa et entamons la montée du Mont-Liban servant de frontière naturelle à la Syrie. Il fait noir terriblement noir ! Les éclairages publics ne fonctionnent plus par manque de moyen financier.

Guidés par Abou Hazem, directeur de la compagnie de taxi qui fait la navette entre la Syrie et le Liban pour SOS Chrétiens d'Orient depuis 2014, nous passons la frontière sans encombre, sans trop d'attente.

Ça y est ! Je suis en Syrie... Génial mais... je ne vois toujours rien sauf des voitures arrêtées en contre-sens sur le bord de la route, des dizaines de drapeaux syriens indiquant l'emplacement de points de contrôles et bientôt, au loin, les lumières de Damas.

Après avoir changé de voiture, « nous entrons par l'avenue principale de Damas », me précise Benjamin « Bienvenue en Syrie Anne-Laure », continue-t-il. « C'est magnifique et très vert. Ils ont vraiment commencé à rénover partout » s'exclame-t-il en scrutant le moindre recoin de la ville depuis la fenêtre. Epuisée, je ne vois rien que de la nuit personnellement. Je réponds distraitement pour ne pas le laisser parler tout seul mais je ne pense qu'à une chose : me coucher. De toute façon, je ne vois rien du tout... « Là c'est l'opéra de Damas et en face le bâtiment de la police... Nous arrivons à Bab Touma ! Fais attention de ne pas prendre les policiers en photos surtout » me précise-t-il alors que j'ai déjà sorti mon appareil photo pour prendre un cliché nocturne. Un dernier point de contrôle et nous empruntons la rue de Bab Touma vers l'hôtel. Nous y retrouvons Waël, chef de mission en Syrie de l'association.

sos chretiens orient syrie maison damascene detenteA ce stade, je suis totalement immergée. Nous pénétrons dans une maison typiquement damascène constituée d'une cour centrale à ciel ouvert sur laquelle débouchent des chambres tout confort, fortement climatisées.
Une fontaine trône en son centre et le son de l'eau qui se répercute sur les murets de marbre camoufle les discussions des rares hôtes.

J'avais oublié le faste et la majesté de ces maisons aux pierres noires et blanches et au sol marbré. Je vis un conte des mille et une nuit. En montant les marches vers ma chambre, je pense aux sultans enturbannés, aux derviches tourneurs, aux danseuses du ventre, à toutes les traditions féériques du Proche-Orient. Je me jetterai bien sur le lit pour dormir mais il n'est que 21h et nous sommes attendus pour dîner. Le début d'un séjour à 200 à l'heure commence !

Anne-Laure.

A venir : Maaloula, un village emblématique du christianisme oriental campé au pied de deux imposantes falaises...