Actualités

Syrie - Le miel d’Ain Halakim en crise.

News - 23/06/2021

Bien moins médiatisée que le fracas des bombes à Alep ou que les destructions symboliques de Palmyre, les difficultés traversées par la Syrie rurale de l’Ouest ces dernières années sont bien réelles et encore tangibles aujourd’hui. Les volontaires ont vécu une journée au cœur d’un village « témoin » de cette souffrance ordinaire vécue par les régions périphériques du pays.


Situé au milieu d’une vallée aux allures provençales, Ain Halakim est réputé pour sa production de miel. On y compte près de 200 apiculteurs, pour une population d’à peine 3000 habitants. Tous exercent par ailleurs d’autres activités dans la région, mais le miel constitue leur passion commune et leur point d’ancrage dans le village. Cet attachement viscéral porté par les habitants d’Ain Halakim à leur terre et la peur d’en voir l’héritage compromis, nous n’avons cessé de le percevoir dans les yeux et les mots des personnes rencontrées au cours des différentes visites effectuées dans le village.  

Ce sont d’abord le prêtre de la paroisse maronite, Père Jean Nassar, et le maire de la municipalité, Ragheb Koussaqui nous expriment leurs inquiétudes quant à l’avenir des productions agricoles de la région. A l’occasion d’une visite du futur centre de catéchèse Saint Elie dont les donateurs de SOS Chrétiens d’Orient financent la construction, les deux notables profitent des hauteurs de l’édifice pour désigner au loin dans la vallée les différentes zones d’exploitation sur lesquelles s’étend le village.

sos chretiens orient syrie maire ain alakim pere jean champ oliviersL’élevage d’abeilles mis à part, on y trouve également des surfaces dédiées à l’oléiculture. Ces dernières ont malheureusement été ravagées au mois de Septembre 2020 par de terribles incendies, laissant derrière eux un paysage noirci, des sols appauvris et des agriculteurs ruinés. L’équipe de SOS Chrétiens d’Orient s’était à l’époque investie dans un projet de replantation qui avait permis de repeupler le territoire meurtri avec plus de 25 000 oliviers. Du point de vue des apiculteurs, la flore et l’écosystème de la vallée n’en demeurent pas moins durablement appauvris et il faudra des années pour que la végétation se régénère suffisamment et que le butinage des abeilles soit à nouveau prolifique. 

Si la sécheresse et les épreuves infligées par Mère nature sont bien réelles et catastrophiques pour le village, elles viennent s’ajouter à des problématiques structurelles plus profondes qui menacent la survie de l’économie régionale. Après les massacres de vies humaines et les destructions, la guerre fait depuis quelques années pleinement ressentir ses effets secondaires en Syrie, et Ain Halakim n’y échappe pas. La crise économique que traverse le pays n’épargne aucun secteur et les travailleurs ruraux subissent eux aussi de plein fouet l’effondrement de la livre syrienne et celle du pouvoir d’achat qui va de pair. A cela s’ajoutent les conséquences désastreuses des sanctions économiques infligées par les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux, entraînant pénuries généralisées et inflations vertigineuses des produits d’importation. A ce titre, les hausses de prix générées par l’embargo sur les produits pétroliers sont particulièrement mortifères pour les agriculteurs du village qui dépendent fortement de leurs outils de travail motorisés, dont les carburants sont désormais inaccessibles.  

sos chretiens orient syrie enfants ain alakimMais les énergies ne sont pas que fossiles et une autre pénurie guette la survie à long-terme d’Ain Halakim : l’exil de la jeunesse. Le Père Jean évoque sa peur de voir les jeunes générations s’en aller chercher « une vie ailleurs », dans les grands centres urbains du pays ou même à l’étranger. Pour la première fois dans l’histoire du village, la transmission du savoir-faire agricole est sur le point d’être rompue. Cette rupture est un point de non-retour et les habitants ont parfaitement conscience que si la continuité des élevages d’abeille et des cultures oléicoles n’est pas assurée, l’agriculture d’Ain Halakim ne se relèvera pas. Solide dans sa foi, le Père Jean garde pourtant espoir et croit dans le potentiel et la résilience de sa communauté. 

sos chretiens orient syrie pere jean dans les champs ain halakimLa vision d’ensemble que nous retirons de ces échanges sur l’avenir du village est sombre, tragique. Pour en saisir encore mieux la portée et la dimension humaine, nous nous rendons dans les contrebas du village au milieu de l’élevage d’Elias, un ami de longue date de l’association et membre d’une coopérative d’apiculteurs récemment créée. Avec le bourdonnement des abeilles en bruit de fond, nous nous frayons un chemin à travers les ruches, dans un décor coloré et paisible qui ne laisse pas soupçonner les angoisses dont il fait l’objet. D’autres apiculteurs sont présents et nous désignent au loin les hauteurs calcinées de la vallée à partir desquelles les incendies se sont propagés il y a quelques mois de cela. L’un d’entre eux nous parlent avec passion des chênes multiséculaires qui surplombaient fièrement les zones agricoles avant que les flammes ne viennent tuer leur sève et les réduire en cendres. Un autre insiste sur l’excellente réputation dont jouit le miel d’Ain Halakim dans toute la Syrie et même à l’étranger. Mais même cette image de marque ne résiste pas aux effets de la crise et si un kilo du prestigieux nectar pouvait se monnayer jusqu’à 10$ (USD) avant la guerre, son prix de vente a été divisé par trois ces dernières années. Dans l’impossibilité d’exporter à cause des sanctions qui pèsent sur le pays, il ne reste aux producteurs que le marché intérieur et se retrouvent donc avec une demande intérieure largement insuffisante pour couvrir leurs frais et leur permettre de vivre. Ils ne peuvent toutefois se résigner à voir leur héritage ancestral s’éteindre sous les yeux.  

Ce miel d’Ain Halakim qui fait leur fierté et celle de toute la région, Elias a tenu à nous le faire déguster pour que nous puissions comprendre, par les sens, le drame qui est en train de se jouer. L’effet ne manque pas. En portant le nectar aux lèvres, on oublie tous les facteurs géopolitique et économique qui le menacent et on savoure. Sous l’effet de sa douceur et de son onctuosité, une seule envie nous anime : faire en sorte que ce miel ne disparaisse pas et que les mains qui ont œuvré à sa production soient justement récompensées pour leur effort. 

C’est sur cette touchante hospitalité de l’apiculteur que nous achevons notre visite dans la vallée et prenons le chemin du retour, avec l’espoir que ces paysages qui défilent devant nous ne perdent pas les forces vives qui les rendaient si fertiles jusqu’à présent, et que le nom d’Ain Halakim ne tombe pas dans l’oubli. A nous désormais de porter leur témoignage et de rendre justice à leur travail. 

Dorian, chargé de communication en Syrie.