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Carnet de bord en Arménie #3 - « Je dois témoigner de ce qu'ils taisent. »

News - 12/05/2021

Artsakh. En novembre 2020, au sortir de la guerre, de nombreuses familles arméniennes ont dû fuir vers l’inconnu et abandonner leurs biens. Déplacées dans les villages limitrophes ou à l’intérieur des terres, loin de leurs repères, elles tentent de refaire leur vie, certaines espérant toujours pouvoir retourner chez elle, en Artsakh.  

Depuis le cessez-le-feu, les volontaires en rencontrent tous les jours et tentent de leur porter secours en leur distribuant des biens de première nécessité, des colis d’hygiène et parfois des produits électroménagers. Aujourd’hui, nous vous partageons le témoignage d’une famille déplacée de Khedsabert qui ne perd pas espoir et reste intimement persuadée qu'elle retournera vivre sur ses terres.


« Il fait froid. Toute la ville de Goris est recouverte d’un grand manteau blanc immaculé. Tôt le matin, à mon réveil, j’admire à travers la fenêtre les gros flocons qui tombent çà et là sur la vitre du salon. Alors, avec une tasse de café chaud dans la main, je prépare les rencontres que je vais effectuer dans l’après-midi.  

Mes pas me conduisent au troisième étage d’un bâtiment qui ne paye pas de mine. Une fillette entre-ouvre doucement la porte en bois ! J’aperçois dans l’ombre deux grands yeux ébahis me regarder timidement. J’entre avec précaution pour ne pas effrayer l’enfant. 

Dans une chambre d’à peu près 20m² ne comportant qu’un lit double, se tiennent, au fond de la pièce, deux petites filles. Toutes deux serrées l’une contre l’autre, elles me regardent sans dire mot. Alors, je me présente et demande où est leur mère que je dois rencontrer. Rassurée, la plus âgée, qui ne doit pas avoir plus de 15 ans, m’invite à m’asseoir sur le lit, tout en saisissant le téléphone pour contacter sa maman. 

Aidée de l’interprète, je l’écoute attentivement et essaie au mieux de la mettre en confiance, sentant l’émotion monter peu à peu. « Je vis ici avec ma petite sœur de 9 ans et ma mère. A cause de sa blessure à la jambe, mon père n’habite plus avec nous. Il est en période de rééducation. »  

sos chretiens orient armenie femme armenienne deplacee de artsakhOn frappe à la porte. La plus jeune se précipite pour ouvrir : c’est sa maman.  

Après nous être mutuellement présentées, nous nous asseyons l’une en face de l’autre et reprenons le fil de la discussion comme si de rien n’était. « A Khedsabert, en Artsakh, mon mari était apiculteur. Je tenais la boutique ! Nous étions heureux et vivions bien. » 

Dans son regard, je lis de la nostalgie, peut-être aussi, un soupçon de regret de leur vie passée. Chacun de ses mots sont forts. On voit qu’elle ne les choisit pas au hasard. « Jamais nous n’avions quitté notre région, pas même pendant la guerre des quatre jours en 2006. Nous sommes restés en Artsakh. »  

Le silence tombe. Elle baisse la tête, fait tourner le café dans sa tasse quelques secondes, avant de se tourner vers moi : « L’Artsakh m’a tout donné, c’est là-bas que j’ai tout fait. »  

Ce n’est pas de la nostalgie que je ressens ! C’est de la tristesse ! Leur fuite de l'Artsakh est un réel déchirement... Ici, ils sont comme perdus, loin de leurs repères, de ce qu’ils connaissent.  

Je pensais que sa plus grande souffrance était cet arrachement, mais j’étais si loin du compte. « La douleur de notre nation, c’est que notre génocide ne soit pas reconnu par tous les pays ; parce que oui, cette guerre est un génocide. » 

Les Arméniens ont tous le même regard, qui d’une certaine manière effraie un peu. Je ressens une détresse si grande et une tristesse si profonde. Elle veut témoigner de ce qu’elle a vécu et faire connaître au monde leur situation, leur mal-être.  

sos chretiens orient armenie enfants armeniens deplaces artsakh a gorisPour elle, c’est injuste. Injuste que leur sort soit méconnu et que leur voix ne soit pas entendue. A Goris, ils sont logés gratuitement depuis 5 mois et leurs enfants peuvent continuer à aller à l’école. Rassurée de tout de même vivre décemment, cette mère de famille ne peut néanmoins cacher son malheur. Ce n’est pas une situation stable sur le long terme. 

Elle ne sait pas combien de temps ils vont rester ici et au fond de leur cœur, elles se languissent de l’Artsakh. Chaque jour, elles se renseignent sur les conditions de vie sur leurs terres perdues, espérant un changement, une bonne nouvelle.... Elles n’abandonnent pas et savent qu’un jour, elles retourneront chez elles.  

Cette famille est remplie d’espoir. Elle n’a jamais cessé de croire en l’Arménie, car l’Arménie l'a vu naître et lui a tout donné. Elle lui restera fidèle et ne cessera de croire en elle malgré les épreuves. Depuis des siècles, le pays est mis à feu et sang, encerclé, envahi, mais les Arméniens sont toujours là et comme de nombreuses familles, ils croient.  

Alors, comme me le demandent les familles et cette religieuse arménienne, je dois témoigner de ce que tout le monde tait. « Croiser leur chemin, à ce moment-là de leur vie, est une volonté de la Providence. Vous devez être la voix qui parle de leur sort. Témoignez maintenant et à votre retour. » 

Ces paroles, je les entends qui résonnent à chaque fois que je franchis leur porte. Et ce jour-là, au moment de fermer la porte, une nouvelle fois, j’entends ces mots résonner à haute voix : « Merci. Merci à la France, merci à vous. Vous voyez notre détresse et vous en parlez. » 

Ecouter pour soulager. Rencontrer pour témoigner. Voilà en quoi consiste ma mission en Arménie ! » 

Joséphine, volontaire en Arménie.