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Liban - Rénover l'orphelinat d'Abbey, une bâtisse pleine de mystère.

News - 28/04/2021

Je n’oublie pas la première fois que je suis entré ici : ce sentiment de marcher à tâtons dans la mémoire d’un lieu… les murs craquelés, les inscriptions à la craie sur les murs, ces vieux livres au titre lointain et à demi consumés, des lits et leurs barreaux de fer dressés vers le ciel et puis cet écho lorsque nous marchons, celui de nos pas, de nos voix…Quelles promesses se sont murmurées au creux des pièces ? quels souvenirs abritent encore ces silences ? Il y a de ces lieux qui témoignent d’une histoire, celui-là en fait partie.

A l’aube de la guerre, presque 500 enfants vivaient à l’orphelinat d’Abbey. En 1983, tous se sont réfugiés dans le village limitrophe, partagé entre druzes et chrétiens. Le bâtiment lui, a été laissé à l’abandon et le serait peut-être encore sans le travail du Père Abdallah. Aidé par une poignée d’ouvriers, voilà des années qu’il rénove et reconstruit pièce par pièce l’orphelinat, espérant un jour y accueillir pèlerins, jeunes en difficulté, personnes âgées et handicapées : presque l’engagement d’une vie quand on voit ce qu’il reste à accomplir. Lui ne désespère pas et avance sans relâche, de jour en jour. C’est un homme de peu de mot mais dont le regard en dit long. On y lit la grâce, la foi, et le don de soi au service des autres. Autant de valeurs qui nous ont touchées au cœur et données envie de nous tenir à ses côtés en l’aidant autant que possible dans la réalisation de sa tâche.

Depuis plusieurs semaines, nous y partons au matin. La route et ses paysages défilent sous nos yeux. D’abord la mer qui apparait par bribes, le port déjà lointain que nous entrapercevons et le drame qui s’y est déroulé, toujours aussi présent dans les regards et la mémoire de ceux que nous rencontrons ici... Après les vagues vient la montagne et les feuilles se perlent de rosé. Certains matins, la neige recouvre même le village et ses ruelles paisibles où nous croisons des visages tâchés de soleil.

sos chretiens orient liban volontaires visitent orphelinat abbeyLa voiture s’arrête et l’orphelinat se dresse face à nous, monolithe de pierre imposant et fort de l’histoire qui en émane. Un portique à moitié clos nous invite à rentrer dans l'intimité de cette bâtisse pleine de mystère. Nos minces baluchons sur les épaules, nous montons la cage d'escalier et déposons nos affaires tout en scrutant les quatre recoins de l’orphelinat lorsque notre hôte nous invite à le rejoindre pour le petit déjeuner en commun. Une belle occasion d’échanger un peu plus avec les Franciscains présents ici. Nous descendons les graviers qui mènent au monastère où résident les quatre frères. Une fois installés autour de la table, nous récitons une sainte bénédiction qui met en lumière la gratitude d'être reçus si humblement.

Puis, nous partageons le pain et les saveurs douces des fruits récoltés dans le potager. Qui se lancera le premier dans la liste des nombreuses questions que nous souhaitons poser à ces figures pleines de sagesse. L’un des frères tend son doigt vers la baie de Damour et nous raconte comment l’un des habitants a fui en nageant jusqu’à Beyrouth lors du massacre perpétré contre les chrétiens. Des moments de partage fort qui nous rappellent à quel point l’histoire du pays est brûlante, insaisissable pour celui qui ne daigne pas se plonger dans ces témoignagesils sont devoir de mémoire et nous rappellent le sens de notre présence ici, ils nous poussent à aider humblement avec le peu que nous avons…

Quand l’heure est venue de nous mettre au travail, nous suivons le Père Abdallah dans l’enceinte du bâtiment et en petit groupe, nous nous répartissons les tâches. Le premier s'en va dans l'ancien dortoir déblayer les vieilles pierres effondrées entre les couchettes des enfants, depuis longtemps disparus. Il est difficile de s'imaginer qu'il fut un temps où ce lieu témoignait de rires et de petits secrets anodins ; qu'il fut un temps où les élèves s'endormaient paisiblement vers de rêves infinis.

Lsos chretiens orient liban volontaire deblaie orphelinat abbeya deuxième équipe remonte patiemment la cage d'escalier tout en ponçant les murs depuis le rez-de-chaussée jusqu'au dernier étage. Si les bras finissent par s'épuiser, l'esprit ne vacille point en pensant au fruit de nos efforts. Il y a tant à faire dans ce dédale de marches, de longs couloirs et de pièces restées longtemps figées … Chacun des apprentis se noie dans ses pensées, fredonnant de discrètes chansons, volant un coup d'œil par les barreaux d'une fenêtre et la vue sans pareil qu'elle offre.

Avec le Père Abdallah, la troisième équipe nettoie le carrelage tâché qui sillonne les chambres des futurs résidents. Après un intense passage au jet d'eau, nous ramassons maladroitement l'eau poussiéreuse pour la récolter dans d'épaisses bassines. Une fois remplies, nous empruntons le couloir en veillant à ne pas renverser cette marée grise. Enfin, par une fenêtre, nous déversons l'eau qui se jette brutalement hors de la bâtisse. Et nous répétons le processus sans relâche avec les ouvriers syriens qui sourient et ne s'épuisent point malgré la lourde tâche.

L’un d’eux me raconte qu’il a dû fuir le pays lorsque Daesh a pris son village et un autre, aidé par le Père, tente de m’apprendre quelques mots d’arabe. Parfois, le silence s’instaure : celui du travail accompli et du calme intérieur. Au loin le doux son de l’eau frémissante, future promesse d’un thé partagé.

Le soir venu, nous nous préparons à dormir sur place. Nous installons nos couchettes et les recouvrons des couvertures rugueuses aux motifs démodés que nous retrouvons si souvent dans d'anciens pensionnats. L’électricité se faisant rare, nous serrons dans nos mains des bougies dont les flammes vacillent sous notre souffle. À la tombée de la nuit, les lieux se vivent sous un autre regard et les ombres s’allongent dans les pièces que nous traversions de part et d’autre à la lueur du jour.

Un ancien dortoir, la salle d’un professeur, les vestiges d’une cuisine, une cour intérieure ou siège dans la roche une statue de la Vierge Marie que nous prions au matin… Nous pénétrons les lieux, presque hésitants, sans un bruit, intimidés par l’histoire sourde qui en émane. Dans une salle qui deviendra peut-être une chapelle, nous nous osons enfin à chanter ensemble. Les sourires et la foi se dessinent sur les visages et l’écho de nos voix réchauffent peu à peu nos cœurs.

sos chretiens orient liban vue depuis l orphelinat abbeyAvant que le sommeil ne nous emporte, nous partageons un dernier moment assis ensemble sur le toit. Je ne l’oublierais pas ce paysage : la mer à perte de vue, les ruelles silencieuses, l’ombre de Damour puis au loin Beyrouth et ses lumières tremblantes que chantait Fayrouz.

Le lendemain nous partons comme nous sommes venus la veille, dans la rosée du matin. Le Père Abdallah, lui, se tient sur le seuil. Et dans un dernier regard tendre il nous demande « Allez-vous revenir ? » Oui nous serons là Père. Il y a tant à vivre et tant à apprendre ici. C’est en donnant de soi que notre âme se remplit d’amour.

L'action quotidienne d'un volontaire sur le chantier de rénovation de l'orphelinat d'Abbey coûte 33€ par jour à l'association. Soutenez le travail de l'un d'entre nous et permettez-nous de poursuivre ce beau projet.

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Lounes, volontaire au Liban.