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Le chaos économique au Liban, un pays qui se meurt.

News - 17/03/2021

Depuis le début du mois de mars, les principaux axes routiers du Liban sont bloqués par des manifestants. Des barricades, des pneus brûlés, des slogans scandés… Des camions se retrouvent coincés, des chauffeurs routiers, cherchant à gagner Beyrouth, se trouvent coincés. Présents pour échanger avec ces hommes, ces femmes en colère, les membres de SOS Chrétiens d’Orient essaient de comprendre comment cette contrée en arrive là : sclérosé et en rage à la fois ; ils cherchent à savoir comment un peuple éduqué, raffiné, vivant dans une terre que l’on nommait « la Suisse d’Orient » en viennent à hurler leur détresse, à détruire, à arrêter les voitures, à empêcher ceux qui ont encore un travail de s’y rendre…

Pourquoi ces manifestations de désespoir ? Pourquoi ces actes ? Pourquoi ce désespoir ? Pourquoi paralyser le pays ?

sos chretiens orient liban explosion port beyrouth aoutLe sort semble s’acharner sur le petit pays du cèdre. Depuis de nombreuses années, le Liban survit mais ces derniers temps, on assiste à une terrible accélération et à une conjonction des catastrophes. Toutes les difficultés s’y concentrent : crise économique, crise politique, crise sanitaire, le tout multiplié par une nouvelle crise, celle de l’explosion du port de Beyrouth.

Effroyable comme une explosion, la crise économique s’est révélée au grand jour durant l’été 2019 lorsque le pays a subi une pénurie de devises étrangères : problème gravissime pour le Liban, pays principalement importateur. Nous sommes le 29 août et tout s’aggrave, le Trésor américain sanctionne Jammal Trust Bank pour avoir fourni des services financiers au parti politique libanais Hezbollah. L’établissement, qui opère au Liban depuis plusieurs décennies, ne peut donc plus traiter avec ses banques correspondantes. A ce moment-là, la Banque du Liban fait tout pour rassurer les institutions et les épargnants concernant l’impact de la décision américaine sur l’économie du pays, en vain. Les banques libanaises commencent déjà à limiter l’accès des épargnants à leurs devises.

L’imposition des contrôles des capitaux accentue immédiatement la crise économique en empêchant la majorité des Libanais de retirer leur argent des banques. « J’ai travaillé toute ma vie pour ne plus pouvoir toucher à mon argent ? Ce sont des voleurs ! » s’emporte un manifestant sur le macadam de l’axe Tripoli-Beyrouth en ce mois de mars 2021.

Les premières manifestations de grand ampleur commencent, nous sommes en octobre 2019. La fameuse « Saoura » (= révolution en arabe) gagne les rues.

sos chretiens orient liban revolution jeunes libanais dans la rueDes milliers de Libanais sortent de chez eux et descendent exprimer leur désespoir. C’est la première fois que nous voyons autant de drapeaux libanais dans les mains des manifestants (nous étions habitués jusqu’ici plutôt à des drapeaux de partis politiques). « C’est l’intérêt de tous les Libanais que nous voulons défendre aujourd’hui. La crise ne frappe pas une communauté en particulier mais nous tous. » ; « chrétiens et musulmans : même combat ! » Voici le message de la révolution d’octobre que nous entendions dans les rues.

S’en suit la démission du premier ministre de l’époque, Saad Hariri, le 29 octobre 2019. Et en janvier 2020 un nouveau gouvernement est nommé avec à sa tête Hassan Diab, mais il est déjà trop tard : le pays déclare être en faillite, un défaut de paiement est annoncé. La crise est bel et bien réelle. Les dirigeants n’ont pas le choix : ils doivent demander un plan de relance et une aide de la part du Fond Monétaire International. Mais encore une fois, des obstacles sont là. Le FMI veut bien répondre à l’appel mais à une seule condition : le Liban doit mettre en place des réformes structurelles drastiques et efficaces, sans cela l’aide ne pourra pas être apportée. « Aidez-nous à vous aider » lançait le ministre des affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian en direction des dirigeants libanais. Des mois plus tard, les autorités libanaises sont toujours en négociation avec l’institut monétaire international…

La dégradation de la situation ne s’arrête pas là. Un autre grave problème vient secouer le portefeuille des Libanais : la création de plusieurs taux de change avec le dollar. Nous avons le taux officiel, 1 507 livres libanaises (LBP) = 1$ ; le taux appelé « du marché » pour les bureaux de change et certaines entreprises (1$ = 3900 LBP) ; et enfin le taux du marché noir qui celui-ci évolue de jour en jour voire même d’heure en heure. En mars 2021, à 1$ = 14 000 LBP. C’est une catastrophe sans nom, la monnaie libanaise ne vaut presque plus rien. Toutes les épargnes et les salaires des Libanais sont presque réduits à néant.

Nous le constatons tous les jours avec nos amis libanais. « Je me retrouve pratiquement à vendre à perte, comment veux-tu que je m’en sorte ? L’argent que je touche ne vaut plus rien et je ne peux plus commander des pays étrangers en dollars. Je ne vais pas pouvoir m’en sortir » nous explique Rabih, propriétaire d’une supérette de quartier. « Regarde les prix, c’est affolant ! Personne ne peut se payer ces produits importés. »

sos chretiens orient liban crise du coronavirusA cette crise économique il faut évidemment ajouter la crise sanitaire que subit le Liban. Les chiffres quotidiens sont alarmants, particulièrement à la suite de l’explosion du port. Malgré les mesures sévères du gouvernement en matière de confinements et couvre-feux, le virus continue à se répandre. Les hôpitaux sont à bout de souffle et n’ont plus de place pour accueillir les malades. Les contaminés de Beyrouth sont obligés de se faire hospitaliser dans d’autres villes du pays : à Byblos, Zahlé ou encore Saïda, quand il y a de la place…
Le président de la République française décide alors de réagir et de se rendre au Liban, rappelant l’importance et l’urgence de lancer des réformes profondes au sein de ce pays ami de la France.

Le 21 septembre 2020, le président de la République libanaise, Michel Aoun, estime que le Liban se dirige actuellement « en enfer » en raison de la dégradation des conditions sociales et économiques. 5 jours plus tard c’est au tour de Mustapha Adib, fraîchement nommé premier ministre, de démissionner, sans même avoir pu nommer un gouvernement.

C’est dans ce contexte, 6 mois plus tard, que les manifestations reprennent au Liban. Le taux du marché noir passant à 10 000 LBP pour 1$ a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Jal El Dib, Daoura, Hamra, la place des Martyrs, Ain Remmeneh, Mazraa, etc, tous les quartiers de Beyrouth et autour s’enflamment. Chaque fois que les volontaires de l’association se rendent en activité, ils aperçoivent de loin la fumée des pneus brûlés qui ferment les routes.

sos chretiens orient manifestations libanais a beyrouthLa colère est bien présente. « Je dois payer la scolarité de mes enfants cette année et je n’ai pas un sou, comment je vais faire ? » nous explique Georges bloquant l’autoroute au niveau de Jal El Dib. « Je ne vois pas le bout du tunnel, je n’en peux plus ! ». « Si ça continue comme ça je quitterai le pays, je n’ai pas le choix. Comment je vais faire pour nourrir mes enfants et leur payer des études ? » s’exclame Elias, drapeau libanais à la main.

Une jeune étudiante marche vers moi m’expliquant qu’elle veut s’exprimer devant notre caméra : « Comment voulez-vous que la jeunesse ait une vision long terme dans ce pays avec cette situation ? Nos dirigeants nous ont trahi, ils ont brisé mes rêves ! Ils le paieront ! » Elle s’en va ensuite sans dire un mot en baissant les yeux.

Les témoignages des manifestants sont saisissants de tristesse. Nous sentons vraiment un peuple en pleine souffrance et qui malheureusement se sent impuissant. « Au moins pendant la guerre on pouvait se défendre, notre ennemi était bien identifiable. Aujourd’hui nous devons nous battre contre un virus et une crise économique. » « Shu hayda ? Shu bedna na3mul ? » - Qu’est ce que c’est que ça ? Qu’est ce vous voulez qu’on fasse ?.

Nous, volontaires de SOS Chrétiens d’Orient qui sommes sur le terrain, pouvons témoigner. Nous sommes dans un pays qui se meurt, à petit feu certes mais le processus est bien lancé. Qui pourra sortir les Libanais de cette triple crise économique, politique et sanitaire ? Qui pourra aider les Libanais à rester au pays avec un avenir meilleur devant eux ? Qui pourra redonner au pays des cèdres sa gloire d’en temps ? Nul n’a la réponse à ses questions.

« Tout ce qui nous reste à faire c’est prier » nous confie Georges avant de partir.
J’ai l’impression que c’est la seule chose que les Libanais n’ont pas perdu : la foi. Celle-ci reste bien enracinée au plus profond d’eux…mais jusqu’à quand ?

Arthur Lanternier, chef de mission au Liban.