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Témoignage volontaire - De l’amour dans les ruelles défoncées des bidonvilles.

News - 29/01/2021

Un volontaire de la Mission en Egypte vous raconte sa semaine type, ses impressions, sa vie au cœur du pays des chiffonniers et des Pharaons.

Deux semaines se sont écoulées depuis mon arrivée au Caire. Le fameux temps d’adaptation qu’avaient évoqués les anciens volontaires est bel et bien révolu. Je crois que le nombre d’activités réalisées dans l’intervalle de temps explique pour une large part qu’il ait été si court. Dans la continuité de la première, j’ai vécu ici une seconde semaine rythmée, riche et très colorée. Impossible d’en retranscrire fidèlement la saveur, mais voici une idée de son ton si particulier.


D’ordinaire, nous nous rendons le lundi à l’école de Miss Marlène situé dans le quartier populaire d’Ezbet El Nakhl. Parfaite oasis dans ce qu’il faut bien appeler un cloaque, nous y passons une bonne partie de la matinée. Lorsque nous descendons de nos robustes tuk-tuk, seuls véhicules motorisés habilités à sillonner le dédale de rues cabossées que dessinent chaotiquement les habitations de fortunes et les piles de déchets, j’aime à m’imaginer la surprise d’un voyageur francophone égaré dans ce labyrinthe bourdonnant, croyant distinguer dans le vacarme ambiant ces quelques versets de l’évangile de Saint Matthieu, chapitre cinq.

sos chretiens orient egypte enfants chiffonniers ecole miss marlene bidonville ezbet el nakhlA chacune de nos visites, c’est ce fameux passage (NDLR : les Béatitudes) que les élèves de l’école scandent à l’unisson, syllabe par syllabe. Dès je ne suis plus occupé à faire répéter quelques chants de Noël dans la salle voisine, je prends le temps de redécouvrir le sens de l’apprentissage par cœur en observant Louis, infuser les paroles du Christ dans l’esprit de ces enfants de chiffonniers, identifiables à leur poignet tatoué d’une petite croix noire. Touchant premier contact avec la langue française !

Quelques mètres plus haut, sur le toit de l’école aménagé en terrain de jeux, les plus jeunes jouent avec le demeurant des volontaires.

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Les corps s’éveillent en jouant à Chat ou à Un, deux, trois soleil. Déjà haut, l’agréable chaleur de ce dernier fait aisément perdre de vue que l’hiver approche. Et au Caire, nul arbre déshabillé ou feuilles virevoltantes pour le rappeler. La puissante voix de Miss Marlène, directrice de l’école d’Ezbet El Nakhl, nous appelant pour le thé interrompt ce début de griserie automnale.

Nombre de nos matinées de la semaine sont dévolues à un chantier sur les toits du patriarcat arménien catholique du Caire. Un ami de la mission, Monseigneur Krikor Koussa, évêque des arméniens catholiques d'Égypte, y résidant, nous a chargé de la restauration d’un mur. Chacun regagne « sa » parcelle et poursuit la tâche de la semaine dernière, avec plus ou moins de résolution. Je trouve la mienne en tournant, de temps à autres, la tête. Sur notre gauche se dresse le clocher massif de la belle église du patriarcat. Admirant la majesté du monument saint que ne diminue en rien la présence d’une mosquée, plantée à quelques mètres de là, je pense à ces hommes et ces femmes du Haut-Karabakh persécutés dans leur foi et contraints à l’exil. Loin des bombardements, le vacarme de la rue voisine fait l’effet d’une cavatine.

Nous redescendons bientôt vers la salle de réception. Monseigneur Krikor nous y attend avec son sourire habituel. Sur la table, un plateau argenté garni de tasses de thé et d’un cake aux fruits confis. A table, l’évêque arménien catholique évoque le temps béni de son ordination à Alep et le docteur Adel, ami de Sœur Emmanuelle, piège les nouveaux volontaires avec de subtils jeux de mots. Autour d’un délicieux plat de poulet riz, sauce béchamel, nous savourons cet instant de fraternité œcuménique.

sos chretiens orient egypte couvent matarya volontaire et personne ageeCet après-midi, accompagné de Julie, Alexandre et de notre traducteur Shady, je découvre le quartier de Matarya. La mission y visite depuis ses débuts une maison de retraite que tiennent quelques religieuses. Le jour tombant - il est quatre heures et demi passé – dessine sur l’enceinte d’entrée métallique des ombres lugubres. Parvenus sur le palier où résident la dizaine de pensionnaires, nous sommes accueillis par les remontrances de la célèbre Mona, égérie de nombreux volontaires. Celle-ci, alitée depuis le jour où les coups de son mari lui firent perdre sa jambe gauche, demande à Alexandre, avec un ton geignard qui dissimule mal la tristesse, les raisons de notre retard. Informée de son départ ce jeudi pour la France, Mona a compris que cette visite de son ami volontaire était la dernière avant un bon moment. Ce dernier, prétextant le trafic chargé, glisse vite vers des sujets plus légers pour désamorcer l’émotion des adieux.

Mona nous parle d’elle. Elle semble avoir gardé de ses années passées en Europe le goût des langues et du rock’n roll. Paul Anka tout particulièrement. Mona ne tarde pas à nous réclamer un téléphone pour se passer en boucle Diana. Disposant d’une quinzaine de minutes devant nous, nous rejoignons Shady et Julie qui ont entamé une partie de domino avec le reste des jeunes filles. Les paroles sont rares, presque toujours incompréhensibles - y compris pour Shady. Pourtant, le contact établi par le jeu et ce temps passé ensemble les rendrait presque inutiles. Un capricieux « Alexaaaandre, remets-moi le téléphone ! » fend soudain le silence, arrachant à nos visages goguenards un large sourire.

sos chretiens orient egypte priere eglise armenienne caireCe soir, je passe pour la première fois le pas de la porte de l’église Saint-Cyril, paroisse grecque catholique du Caire, pour une veillée d’adoration suivie de la messe. Située en plein cœur du quartier occidentalisé Héliopolis qu’aménagea il y a un siècle le belge Edouard Empain, j’apprécie d’emblée ce lieu et cette communauté ayant enrichi le culte catholique du faste, des couleurs et des mélodies orientales. Les chants français, que nous avons préparés pour l’adoration, me semblent résonner sous cette voûte, habituée des bruits de grelots d’une manière effroyablement étrangère. Mais quelques mots échangés entre volontaires et paroissiens à la sortie de la messe me rassurent. Je repars de cette soirée de prières fasciné par l’accueil fraternel qui nous a été fait. Pensant un instant à la situation inverse d’un catholique grec cairote de passage dans ma paroisse albigeoise en France, je ne peux conclure qu’à notre retard en matière d’hospitalité.

Ce matin, nous visitons les orphelines d’Abbassia. L’appartement où nous sonnons, juste assez grand pour accueillir une vingtaine de filles âgées de deux à douze ans, est un émouvant lieu de vie. La maîtresse des lieux est une sœur égyptienne âgée, Sœur Maria, dont le regard dur et chaud me saisit alors que nous passons le pas de la porte. Plusieurs femmes assistent les deux religieuses pour les tâches ménagères.

sos chretiens orient egypte volontaire et enfants chiffonniers bidonville abbassiaEn général, un premier groupe de volontaires donne un cours de français aux plus âgées. Le second joue avec les plus jeunes ou leur apprend quelques rudiments de français. Ce matin encore, je suis frappé par le niveau d’attention de ces jeunes filles. Leurs homologues masculins, vus l’avant-veille et logés à deux rues d’ici, ne peuvent guère en dire autant. Pierre-Marie et Julie semblent apprécier cet instant de transmission privilégié. Louis, Claire et moi-même tout autant des jeux de cartes avec les plus petits. Inès s’affaire à capturer les innombrables visages qu’étire le rire, pour certains léger, pour d’autres hors de contrôle. Ces bruits de gaieté font vite perdre de vue que ces lieux sont ceux d’un refuge pour enfants abandonnés. On repart quelques temps après, recroisant le regard de Soeur Maria et de ces femmes donnant leur vie pour ces gamines sans parents, en se disant que rien n’est jamais tout à fait perdu.

Il est 7h30. Nous rejoignons Ayman et Milla qui nous attendent dans sa voiture toute neuve. Nous partons ensemble au bidonville du 15 mai, situé à quelques kilomètres au sud du Caire. M. Saleh et sa fille nous attendent devant une dizaine d’assiettes garnies de foul, de caviar d’aubergines, de falafels et autres mets. Jérôme, mon chef de mission, me prévient qu’à défaut de tout manger, il me faudra tout goûter. M. Saleh est intraitable ! Ayman, qui œuvre au bidonville du 15 mai depuis des années, nous fait le récit des récents événements.

Depuis le début d’année 2020, s’y sont succédés les ravages d’un torrent de boue et ceux de l’épidémie de covid19, entraînant la fermeture de la mission sur place et l’arrêt des activités avec les chiffonniers. Plus révoltant encore, le chantier de construction de l’hôpital, attenant à l’église du pape Chenouda III, a connu le même sort. «  Le retard pris est un véritable désastre, » nous explique Ayman. « Aux conditions de vie indicibles, s’ajoute la situation d’enclavement total du bidonville du 15 mai. Et le dénuement des habitants est tel qu’une famille a perdu récemment un enfant victime d’une mauvaise brûlure, faute de pouvoir le conduire aux urgences. »

sos chretiens orient egypte bidonville du 15 maiIci, les adolescents accompagnés de chiens errants passent leurs journées à fouiller les montagnes de déchets dans l’espoir d’en extraire quelques tiges métalliques. Une fois traitées, celles-ci pourront éventuellement être revendues pour une somme dérisoire. Les plus jeunes se rendent à la garderie située au dernier étage du bâtiment de l’hôpital en cours de construction. A notre arrivée, ceux-ci nous montrent leur connaissance des parties du corps en anglais. Lorsqu’ils entonnent avec leur maîtresse la comptine « Head, shoulders, knees and toes… », je me revois au même âge, aussi innocent, et n’apprenant pas autrement les bases de la langue de Shakespeare.

Les pensées que font naître en moi l’observation de la brutalité absurde de la vie ici me sont insupportables. Une partie de football sous le soleil brûlant de la cour avec Pierre-Marie et deux garçons m’en délivre. Nous n’avons pour tout ballon qu’un petit tube de plastique rigide bleu, mais je ne saurai dire combien les rires de ces gamins me bouleversent lorsqu’ils réussissent avec un petit pont. Joyaux cristallins, ineffables, que le mauvais génie des naissances n’a osé dérober.

La semaine s’achève, et nous profitons de notre soirée libre pour regarder un film. Ce sera Les deux papes, récent film netflix sur la succession de Benoit XVI. Après Pirates des Caraïbes, The Revenant et Des hommes sans loi des dernières fois, il s’agissait de revenir sur de plus droits chemins, le temps d’un film au moins. Le vidéoprojecteur rangé, nous filons nous coucher, heureux pour ma part de ce divertissement instructif nous ayant fait entrer dans l’intimité des deux pontifes. Je crois que malgré des défauts prévisibles, on ressort de ce film plus curieux et désireux de s’impliquer dans la mission de l’Eglise. Pour nous, volontaires au Caire, celle-ci recommence dès demain, du côté d’Ezbet El Nakhl.

Paul, volontaire en Egypte.

SOS Chrétiens d’Orient envoie des volontaires tout au long de l’année. Comme Paul, venez vivre une expérience inoubliable en Egypte. Ne vous posez pas de questions. Les seules limites sont celles que vous vous imposez.

Par jour, la mission d'un volontaire coûte 33€ à l'association. Si vous ne pouvez pas partir, parrainez un volontaire, faites un don.