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Arménie - Le Corridor de Latchin : une mission de reconnaissance à risque.

News - 22/12/2020

Un contexte conflictuel tendu. 

Depuis le 27 septembre 2020, l’Azerbaïdjan a lancé une agression hostile et brutale sur les territoires de l’Artsakh, que cet Etat, turcophone considère comme une enclave sécessionniste arménienne sur son territoire. Le point de vue des habitants de l’Artsakh, qui ont obtenu leur autonomie de haute lutte dans les années quatre-vingt-dix, diffère catégoriquement de cette tentative de réécriture de l’histoire. 

Las, en l’absence de reconnaissance de la communauté internationale, face à un voisin belliqueux qui n’a eu de cesse de préparer cette guerre, militairement, diplomatiquement, usant de sa puissance financière et de ses relais puissants auprès de son allié turc, l’Artsakh, en dépit de l’héroïsme de ses volontaires qui ont payé le prix du sang, a dû se résoudre à accepter le cessez-le-feu imposé le 10 novembre 2020. 

Cet accord tripartite a été signé par le Président de la République d'Azerbaïdjan, Ilham Aliyev, le Premier Ministre de la République d'Arménie, Nikol Pachinian et le Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, en vue de mettre fin à la guerre de 2020 en Artsakh. 

Il entérine la perte de 80% de son territoire par l’Artsakh. Ce sont ainsi des dizaines de milliers de paysans qui sont privés de leurs terres et pâturages, d’habitants chassés de leur maison, de milliers d’hectares de forêts passés aux mains de l’ennemi, de centaines de sources d’eau pure dont les cours sillonnent désormais le territoire de l’Azerbaïdjan, d’églises... 

Pour cette région rurale, agricole, forte productrice de fruits et de légumes, c’est à une véritable privation de toutes ses ressources que s’est livré son voisin. C’est une lente asphyxie, qui la guette, et ce, à plus forte raison que la route M12, cet axe fragile qui relie désormais l’Artsakh à l’Arménie serpente en partie sur le territoire Azerbaïdjanais. 

Anne Laure Bonnel armenie

Le corridor de Latchin (Axe U12, en territoire arménien, M12, dès qu’on entre en territoire de l’Artsakh), est l’unique route de montagne, sinueuse, qui relie encore l’Arménie à Stepanakert, capitale de l’Artsakh.  

Il suffit de consulter une carte pour identifier que cet axe traverse désormais en partie le territoire conquis par les Azerbaïdjanais en 2020. Il s’agit de portions de route sur environ 20 kilomètres autour de Shushi, ainsi que la zone autour de Latchin, soit sur presque un tiers des tronçons empruntés. 

Une mission de reconnaissance humanitaire sous pression.

Samedi 12 décembre, 2020, un peu plus d’un mois après la signature du cessez-le feu, je prends la décision de mener une reconnaissance sur cet axe. Il m’est indispensable d’évaluer la situation des déplacés qui seraient tentés de revenir sur Stepanakert ou en Artsakh, de me rendre à Stepanakert et d’évaluer sur place la situation des habitants et des déplacés qui y reviennent au compte-gouttes. En outre, pour la sécurité de la mission, il est de mon devoir de tester cet axe stratégique pour l’acheminement de notre aide humanitaire. 

La route est réputée être protégée par des forces de la paix russes, en application de l’accord de cessez-le-feu. Mais les frontières n’ont toujours pas été définies : les Azerbaïdjanais, veulent pousser davantage leur avantage militaire et mettre à genoux leur ennemi. Ils contestent les frontières, les violent régulièrement et dénoncent la légitimité des forces de la paix russe. 

Arrivés à Goris à midi depuis Erevan, Aram, notre fixeur franco-arménien et moi, après avoir sondé ses amis à Stepanakert, arrêtons que la route est sûre et décidons de nous y engager. Avant notre départ, nous souhaitons faire l’acquisition d’une carte téléphonique ou internet qui nous assure une couverture dans la zone traversée, en vain. Les Azerbaïdjanais ont déployé des antennes servant à couvrir les zones sous leur contrôle avec leur propre réseau internet. Cela signifie que de l’entrée du corridor de Latchin jusqu’à Stepanakert, nous n’aurons pas ce fil d’Ariane. 

Nous quittons Goris sous un beau soleil qui illumine les paysages enneigés. La route est une route de col, sinueuse, de presque 95 kilomètres. Elle est en assez bon état par rapport à celles que j’ai connues en Irak, assez peu dégradée par les explosions à l’exception d’un pont détruit qu’il faut contourner, ce qui empêche le passage de front de deux véhicules. 

Evidemment, un demi-tour brusque pour échapper à des assaillants (guet-apens, barrage improvisé, tirs diffus…) n’est pas envisageable sur quasiment toutes les portions, particulièrement au détour d’un lacet. 

Anne Laure Bonnel armenie1Très vite, nous apercevons le premier point de contrôle. C’est mon tout premier depuis mon retour sur le terrain après mon enlèvement en Irak. Notre véhicule s’immobilise sous l’injonction des soldats qui nous questionnent et vérifient nos passeports. Mes automatismes, acquis par quelques années de pratique de ces « formalités » en Syrie et en Irak, dissipent le peu d’appréhension que je ressentais. Derrière nous, une cohorte de véhicules hors d’âge, chargés lourdement de meubles, de matériels divers, commence à s’amonceler. Aram m’explique que le premier et le dernier point de contrôle sont tenus par des forces arméniennes et russes. Le MC qui figure en jaune sur le patch bleu qu’arborent les forces russes représente la Police Militaire dans le cadre de cette opération de maintien de la paix.  

Nous dépassons le point de contrôle, la route s’élève. Nous roulons maintenant au milieu d’une mer de nuages, avec peu de visibilité. Le soleil de Goris est derrière nous. Au détour d’un lacet, la brume se dissipe un peu.

Nous apercevons dans les montagnes des soldats turcs, qui dominent la route de leur poste d’observation improvisé. Ils sont à portée de tir de leurs fusils d’assaut. Ils signalent chaque véhicule et le décrivent à des interlocuteurs dont nous préférons ignorer les motivations. Nous poursuivons notre chemin. 

Anne Laure Bonnel armenie2Sur la route, nous dépassons un vieux pick-up blanc arrêté. Son conducteur nous explique qu’il a perdu son cheval. Il lui est impossible de quitter la route pour s’aventurer à sa recherche dans les pentes boisées qui nous environnent, nous sommes à plusieurs kilomètres de tout poste de contrôle. 

Plus loin, nous croisons des cavaliers qui traversent la route avec un troupeau de chèvres, nous sommes de nouveau dans une portion de l’Artsakh. 

Nous arrivons aux points de contrôle de Shusha, ville martyre. Le drapeau azerbaïdjanais flotte sous une pancarte. Le nom a été retranscrit en turc azerbaïdjani. 

Anne Laure Bonnel armenie3Quelques lacets plus tard, nous débouchons sur Stepanakert : une batterie de missiles azerbaïdjanais, sinistre intimidation, menace du haut d’une montagne la capitale de l’Artsakh. 

Avec les quelques points de contrôle, il nous aura fallu près de 2h30 de route pour parcourir ces 95 kilomètres. 

Nous nous rendons immédiatement à l’hôpital où nous attend D., un médecin. Il demande que nous ne communiquions ni son identité, ni sa photo, il est également officier des Forces Armées de l’Artsakh. Il nous fait rencontrer le responsable du service des urgences qui nous explique comment tous les services de l’hôpital ont été mobilisés pour venir au secours des blessés, soldats, mais aussi civils pendant les quelques six semaines qu’ont duré les combats.

Anne Laure Bonnel armenie4Il nous parle des nuits blanches avec tous les personnels de l’hôpital, passées au chevet des blessés, des évacuations en hélicoptère, de ces soldats de l’Artsakh, qui se cacheraient encore dans les forêts, en territoire devenu azerbaïdjanais. De ces civils, paysans, que le tracé aléatoire et incertain des frontières prive de leurs pâturages, de leurs champs, des forêts où ils allaient couper leur bois de chauffage. Nous sortons de son bureau. Il nous montre les trous béants laissés par des bombes à sous munition qui ont failli dans leur mission dévastatrice, la maternité en construction, dévastée par un drone, les impacts des roquettes Grad. L’hôpital était clairement visé. 

Anne Laure Bonnel armenie5Dans Stepanakert, la vie reprend timidement, quelques magasins ont rouvert. Les habitants sont encore sous le choc d’une défaite qu’ils avaient cru impossible. Ici, il n’est pas question de cessez-le-feu, mais de trahison. Tous louent l’héroïsme de leurs soldats qui se sont battus avec leur courage et des fusils d’assaut pour seules armes face à une armée dotée des dernières technologies. Des femmes pleurent leur mari, leurs fils, tombés au combat, ou disparus, dont elles continuent à espérer, sans relâche, le retour.  

Nous passons dans les quartiers touchés par les bombardements, la centrale électrique… mais nous ne pouvons pas nous attarder. Nous voulons éviter d’emprunter la route du retour à la nuit tombée. 

Nous quittons Stepanakert. Nous sommes les seuls à circuler dans le sens Stepanakert-Goris. C’était la première fois qu’Aram revenait à Stepanakert depuis la fin des combats. Il y était passé avec François-Xavier, directeur des opérations de SOS Chrétiens d'Orient, au début du conflit. Il me confie qu’à l’époque, les choses étaient claires : il y avait une ligne de front et deux forces antagonistes qui se faisaient face. Depuis le cessez-le-feu, les frontières n’ont pas été stabilisées. Les Azerbaïdjanais et leurs auxiliaires libyens ou syriens mènent régulièrement des incursions en Artsakh. La nuit tombe. La route se fait désormais en silence, chacun plongé dans ses pensées et le regard fixé sur la lumière des phares. Nous ne pouvons nous empêcher de nous préparer à nous retrouver nez à nez avec un barrage improvisé. 

Nous passons à côté de Latchin, maintenant sous contrôle Azerbaïdjanais. Des lumières, çà et là témoignent de l’abandon presque complet de la ville. 

Nous arrivons enfin au dernier point de contrôle où nous sommes contrôlés avec une rigueur inhabituelle. Aram, perçoit une conversation entre les soldats russes qui font état d’infiltrations azerbaïdjanaises, dans le secteur de Mets Shen, qui venaient de se produire. Nous sommes passés juste avant.

Plus que jamais ces provocations et intimidations visent à effrayer les déplacés. Plus que jamais, nous sommes résolus à les aider.

Plus que jamais, ils ont besoin de vous.

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Antoine Brochon, directeur adjoint des opérations.