Actualités

Arménie : ceux qui sont morts pour un pays vivant.

News - 11/12/2020

Les volontaires de SOS Chrétiens d’Orient à Erevan se sont rendus au cimetière militaire d’Erablur, perché sur une colline dominant la capitale de l’Arménie à l’Ouest. Créé en 1988, il reçoit les dépouilles des soldats morts au combat, la plupart dans les guerres menées contre l’Azerbaïdjan, mais aussi trente-neuf membres de l’Armée Secrète de Libération de l’Arménie, organisation clandestine d’expatriés.  

Un escalier monumental aux dalles blanches ouvre aux visiteurs l’entrée du cimetière qu’encadrent deux petites chapelles de béton.  

Le long des allées droites, s’alignent les tombent rectangulaires, scellées par d’épaisses dalles de basalte. Sur les dalles il y a des noms, des dates et un grand portrait gravé du soldat tombé. Toutes sur le même modèle. Les visages sont jeunes pour la plupart, presque encore adolescents, plus jeunes que la plupart des volontaires présents. Les dates, elles, couvrent les trois dernières décennies : 1988, 1992,1993,1994,1997,1999 et ainsi de suite jusqu’à 2020 ; triste série numérique d’une guerre permanente contre le voisin Azéri.  

Nous empruntons en silence l’allée centrale, voyant défiler ces visages amusés et bienveillants, manifestement reproduits d’une photographie dont on devine que l’original doit trôner dans le salon de la maison familiale qu’ils ont à jamais quitté. Les croix se font curieusement discrètes sur les tombes, alors qu’elles se dressent par ailleurs fièrement sur le bord des allées et les monuments. Dans ce pays ou la religion compte tellement dans l’identité nationale, celle-là même que ces hommes ont défendu de leurs vies, il s’agit peut-être d’un reste des habitudes soviétiques.  

Les tombes sont en revanche couvertes de fleurs, même les plus anciennes. Posées à même la tombale par dizaines. Roses blanches, chrysanthèmes, œillets, certaines fanées depuis longtemps, d’autres fraîchement coupées, forment un doux monticule de couleurs vives au milieu des angles gris.  

sos chretiens orient armenie cimetiere militaire Erablur albert hovhannisyanNous parvenons aux limites du cimetière, ou plutôt ce qui en était jusqu’à présent la limite. Devant nous se dévoile sans crier gare un vaste terrain vague que constellent des monticules de terre. Plus d’une centaine de corps viennent tout juste d’être ensevelis ici. Beaucoup de vivants sont là, jetant des fleurs sur ces monticules et allumant des braséros remplis d’encens. De toute part, les fumées odorantes glissent entre les femmes aux yeux rougis par le chagrin, les hommes au visage fermé, les vieillards au front résigné dont certains portent pelles et brouettes. Les familles semblent avoir pour tâche de poser la « semelle » des tombes, c’est-à-dire leurs fondations.  

Dans un coin, deux jeunes hommes commencent de poser des dalles de ciment autour d’un tas de terre, après avoir posé des fleurs et allumé l’encens. Cette tâche accomplie, un premier contemple tristement leur œuvre. L’autre s’accroupi comme un enfant, tout près de celui qui est là, en dessous, et il lui parle.  

Ailleurs, trois jeunes filles prient, fleurissent et encensent deux tombes situées l’une à côté de l’autre. Les deux hommes qui s’y trouvent ont péri en 2020, mais l’un était né en 2001, l’autre en 1969. Un père et son fils, sans doute. Et devant, celles qui étaient respectivement leurs filles et sœurs. Elles s’attardent longuement sans compter les heures et pour chacun des deux défunts, reprennent leurs prières depuis le début comme pour être sûre que ces mots sacrés les accompagneront bien tous deux. 

Partout ce sont des familles, des gens seuls, des amis. Sur une petite table ronde en bois blanc, trois petits verres vides témoignent d’une libation oubliée. Une foule se tient là dans un silence au milieu de ces tertres qui pour nous sont anonymes mais où repose une partie de leurs vies et, pour l’Arménie, le seul rempart contre l’injustice. Le seul rempart terrestre, du moins. Le chuintement d’une pelle s’enfonçant dans la terre meuble nous provient d’on se sait où ; peut-être de partout. Des chiens sans maîtres se promènent distraitement.  

Durant une demie heure, nous marchons épars dans la nécropole, priant et nous recueillant.  

Nous nous retrouvons tous devant la tombe monumentale de Monte Melkonian. Né en Californie, cet Arménien de la diaspora se sera forgé une vie de militantisme actif, d’aventurier et de guerrier de la cause arménienne au Liban, en France, puis en Arménie même. En 1993, il dirige une grande partie des opérations arméniennes dans la reconquête de l’Artsakh. Il est tué cette même année au champ d’honneur aux environs de la ville d’Aghdam, au cours de la trente-cinquième année d’une vie intense.  

sos chretiens orient armenie cimetiere militaire Erablur volontairesDeux volontaires se détachent du groupe pour déposer une gerbe de roses blanches devant le portrait du héros national. Ils prient quelques minutes et nous avec eux, mais bientôt nous devons faire place car nous ne sommes pas seuls. Des familles entières attendent elles aussi.  

Nous prions encore, avant de partir, face au champ de tombes nouvelles. Au loin se dresse sommet immaculé du mont Ararat, énorme supplice de Tantale pour ce peuple martyr : c’était le cœur de l’Arménie, les habitants de la capitale peuvent l’admirer chaque jour pour peu que le temps soit clair et de nombreuses légendes de ce pays le prennent pour théâtre ; or, voilà plus de cent ans qu’il est en Turquie.  

La montagne, elle, contemple un pays libre entre ses étroites frontières. Des frontières ardemment défendues par des enfants qui l’aiment. Un pays qui se bat parce qu’il est vivant.  

Charles, volontaire en Arménie.