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Artsakh : SOS Chrétiens d’Orient en guerre contre la crise humanitaire.

News - 23/10/2020

Parce que des Arméniens continuent à être hospitalisés à cause de la guerre, parce que les déplacés de l’Artsakh continuent à avoir froid, et surtout parce que les épouses, les mères, les pères et les enfants ont besoin d’être soutenus, il est essentiel de donner. 

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Au moment où l’Azerbaïdjan attaque l’Arménie dans l’Artsakh, SOS Chrétiens d’Orient se prépare à ouvrir une mission permanente en Arménie. Quelques jours avant son installation, une équipe constituée de François-Xavier, directeur des opérations de SOS Chrétiens d’Orient et de François-Marie, chargé de communication, est missionnée en Artsakh pour y mener une opération d’urgence humanitaire. Le pays leur est complètement étranger, la situation semble complexe et floue, c’est un saut vers l’inconnu !

« A l’heure où j’écris ces lignes, je travaille depuis chez moi, en France. Je suis en « quarantaine » et repasse sur mon ordinateur les clichés que j’ai pris sur place avec mon « reflex » … Je revois des visages sur les photos. J’éprouve maintenant un sentiment que j’ai du mal à décrire. Je réalise quelque chose. Ce n’est pas tellement ce que j’ai vécu là-bas, mais plutôt ce que les Arméniens d’Erevan, de Goris ou de l’Artsakh vivent maintenant. Je n’ai pas la patience de faire le récit heure par heure de ce que François-Xavier et moi avons vécu. Je préfère me concentrer sur quelques impressions, fortes, tant qu’elles sont encore fraiches dans ma mémoire.


 

Les colis médicaux préparés depuis Paris ne sont pas faciles à faire entrer dans un sac de voyage.

Les trois énormes trousses de secours, rigides, de formes rectangulaires contiennent des grosses quantités de bandages, des pansements compressifs et des garrots. Nous le savons, lors des conflits armés, les blessés décèdent en grande partie des suites d’hémorragie sévères traitées trop tard. Ces trousses de secours sont donc d’une importance vitale pour les combattants.

Nous prenons également des nécessaires de secourisme individuel pour nos besoins. En cas de blessure, si la personne se portant à mon secours n’a aucun matériel, elle peut se servir du mien pour me placer un garrot, un pansement… Une mission d’urgence humanitaire se prépare très sérieusement et tout doit être mis en œuvre pour assister les populations en toute sécurité.

Dans notre barda personnel, nous intégrons également un casque lourd et un gilet pare-balles, ainsi que des bouchons anti-bruit. Sortes de boules Quies, ils nous permettent de ne pas perdre l’ouïe en cas de dénotation, bruits de balles, de bombes…


 

Depuis hier, nous sommes à Erevan, la capitale arménienne. Je dois reconnaître que François-Xavier et moi-même ne savons pas trop à quoi nous attendre de cette mission d’urgence humanitaire.

Nous faisons un dernier tour des boutiques de matériel médical pour compléter nos donations. Un médecin qui revient du front nous fait part des besoins des hôpitaux :  des attelles, des systèmes pour maintenir droite la colonne vertébrale, des bandages, etc. Le chargement du 4*4 que conduit Aram, notre ami arménien sur place, doit être optimisé au maximum.

sos chretiens orient armenie goris enfants debout groupe aide urgence siteIl y a urgence ! De Goris nous devons partir à Stepanakert, capitale bombardée de l’Artsakh mais notre départ est décalé, reporté plusieurs fois. La ville est trop souvent pilonnée par l’artillerie et les drones. Nos donations médicales sont pour le moment entreposées chez Rita, une Arménienne chez qui nous logeons.

En ce début d’octobre, Goris est froid et humide. Le brouillard est épais. « On dit qu’ici, les chiens ne reconnaissent pas leurs maîtres », lance Aram en riant. Des chiens, j’ai appris qu’il y en avait beaucoup sur le front, certainement en train de faire les sentinelles aux côtés des soldats. Des chiens énormes, des grampr, les bergers d’Arménie. Pour les nourrir, le zoo d’Erevan fait don d’une partie de ses réserves de nourriture. Même les animaux, tant en première ligne qu’à l’arrière, participent à l’effort de guerre…

Je ne peux m’empêcher de repenser aux déclarations de François Hollande en 2015 au sujet du terrorisme et d’Emmanuel Macron en 2020 au sujet du covid. Je découvre ici ce que veut dire : un peuple qui mène une guerre et c’est assez loin de la France de 2015 qui faisait la guerre avec « Imagine » de Lennon, des bougies et des verres en terrasse. Un peuple en guerre accomplit des sacrifices au quotidien. Les gens n’évitent pas, ne ferment pas les yeux devant ce qui les blesse, les fait souffrir. Une mère n’empêche pas son fils de partir combattre. Elle sait que l’intérêt des habitants de l’Artsakh, que la Turquie menace, passe au-dessus de tout. Une femme comprend que son mari soit au front, loin des enfants, et à son échelle, elle aide, à l’arrière.

Carmen, par exemple, responsable d’un centre francophone de Goris, est très investie dans l’ombre. Elle est en lien avec des familles de Goris et de villages environnants qui accueillent chez elles des déplacés de l’Artsakh. Eux qui ont quitté leurs maisons sans rien. Les hommes sont sur le front, les vieilles, les grands-pères, les femmes et les enfants sont ici.

Carmen passe énormément de temps à collecter des informations : « Combien de personnes dans tel foyer ? D’enfants ? Que leur faut-il ? Ont-ils froid ? » Une fois les listes établies, nous en discutons ensemble, puis, l’équipe de SOS Chrétiens d’Orient achète les denrées alimentaires et les vêtements chauds. Je me souviens de ce jour où, lors d’une séance de course, alors que nous achetons des sacs entiers de pâtes, du beurre, des conserves, je reçois un appel de Carmen avec une demande particulière : « Des enfants qui se trouvent dans un hôtel n’ont pas de quoi étudier leurs leçons. Certains demandent des cahiers et des stylos. Nous pouvons y ajouter quelques jeux ! Je connais un magasin dans lequel nous pouvons trouver des fournitures scolaires et des jeux éducatifs. »

Bien entendu le magasin est fermé, l’heure est tardive ! Carmen sort de nouveau son téléphone. Quelques minutes plus tard, à notre plus grand étonnement, un enfant de dix ans ouvre la porte du magasin. Nous devinons qu’il tient ce soir la boutique de famille et François-Xavier s’en amuse : « un magasin de jeux tenu par un enfant, … Après tout, c’est normal. » Le plein de cahiers, de carnets de dessin, de crayons fait, nous commençons les donations.


 

Dans les salles du restaurant de l’hôtel, de vieilles dames tricotent des chaussettes, des bonnets et des écharpes pour les soldats. Chargés de nos biens, nous prenons directement l’ascenseur. « Cet hôtel est neuf. Hors saison, il est fermé. Exceptionnellement face à la situation, ses propriétaires ont ouvert les portes aux familles. »

Encore une fois, la « mobilisation générale » et le sens du sacrifice m’impressionnent. Devant la porte d’une chambre, à l’étage, des dames nous attendent. Nous leur offrons des colis contenant des pâtes, de l’huile, des biscuits, des conserves. L’une d’elle nous indique que la donation est aussi pour son père, presque aveugle et alité. Nous sommes autorisés à l’approcher. Sa chambre est grande, bien chauffée, confortable mais très impersonnelle. Une chambre d’hôtel ! « C’est une association française venue nous soutenir pendant la guerre. Ils aident aussi les chrétiens en Irak, Syrie, au Pakistan, Liban, Egypte, Jordanie… » dit sa fille.

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Le vieux monsieur nous parle de ce qu’il a vécu, des guerres traversées dans l’Artsakh… Les histoires sont longues. Aram a de la difficulté à tout traduire car le flux de mots est ininterrompu. Pas une seule larme, pas un seul sanglot. Beaucoup d’amertume oui. Mais aussi beaucoup de combativité, de courage : « C’est notre vie oui, ils détruisent, nous reconstruisons. Cela dure depuis des siècles… » Il m’est parfois difficile de me servir de ma caméra. Je n’ose pas filmer. Quand je vois ces vieillards, ces femmes, ces enfants, je me sens comme bloqué. Carmen me rappelle parfois : « C’est bon, tu peux filmer ! » J’ai beaucoup de mal. En redescendant nous offrons les fournitures à des mamans très reconnaissantes. Les enfants eux sont trop occupés à s’amuser dans les escaliers de l’hôtel pour nous dire merci.

Un autre jour, nous faisons trente minutes de voiture depuis Goris vers le village de Kornizor. La commune semble extrêmement rurale. Nous avons rendez-vous à la mairie. A deux pas, un édifice détruit, sur la place, un monument dédié à la « guerre patriotique de 1941-1945 ». Un soldat, soviétique par son uniforme et par le style de la sculpture, y porte une épée, fichée dans un serpent qu’il terrasse. Nous passons rapidement devant cette interprétation communiste de l’histoire de saint Michel. Chargés de vêtements que nous transportons dans des caisses, nous pénétrons dans une salle municipale. Les vêtements (des pulls, des chaussettes, bas…) sont destinés aux familles de Stepanakert hébergées par les habitants du village. Eux, qui vivent déjà dans la pauvreté, accueillent sans se poser de questions leurs frères déplacés. Encore une fois, je me projette : suis-je prêt, dans ma maison, à accueillir des habitants d’une ville française détruite ? Surtout par temps de crise, de guerre, où je dois aussi chercher un moyen de vivre…

sos chretiens orient armenie goris rencontre ministre sante fx volontaire telephone siteLe maire, un petit homme au corps noueux tient à nous convier dans son bureau. En nous servant des cafés extrêmement forts, il nous confie que le village compte déjà des dizaines de morts, des soldats, de jeunes hommes et des volontaires, une sorte de garde nationale arménienne qui compte aussi des hommes plus âgés.

Son frère est sur la ligne de front. Il n’a plus de nouvelles depuis des jours. « Dix-huit combattants originaires du village sont portés disparus. Les familles viennent régulièrement me demander si j’ai obtenu des nouvelles. Je me tiens prêt à répondre à l’appel au combat tout en supervisant l’accueil de deux-cents déplacés. Je ne dors presque pas. Je passe mes journées et mes nuits ici, dans cette pièce. Je me repose parfois sur le canapé sur lequel vous êtes assis. Cette guerre réveille plein de souvenirs douloureux. La ville était un avant-poste face aux Azerbaïdjanais lors de la dernière guerre. Nous avons été durement frappés. Le bâtiment détruit sur la place en témoigne. Imaginez la douleur et le chagrin de celles qui ont perdu un mari il y a trente ans et qui perdent aujourd’hui un fils. »

Conduits par Aram, nous nous sommes rendus par deux fois à Stepanakert. La route est intimidante : dans les vallées, nous remarquons de grands câbles tendus reliant les falaises, d’autres câbles pendent de ces derniers, au-dessus du vide. « Cela date du dernier conflit contre l’Azerbaïdjan, pour contrer les hélicoptères, » explique Aram. J’imagine l’horreur que cela doit être, un hélicoptère se prenant les pales dans des câbles et chutant comme un roc… Axe unique vers l’Artsakh, notre route peut être frappée par une bombe. J’avoue y penser souvent. Le fait d’être bombardés alors que je me trouve dans une voiture m’effraie plus que lorsque je suis à pieds. Je ne sais pas l’expliquer.

Je suis à l’arrière, dans mon gilet pare-balles. J’ai connu des voyages plus agréables. Je ne suis absolument pas rassuré quand nous quittons la route principale pour une déviation sur un chemin de terre. Un pont ayant été détruit plus loin, nous passons sur un ouvrage provisoire, construit par le génie. Cela me rappelle que nous sommes vulnérables et qu’épargner nos vies ne justifie pas de laisser un pont ou une route stratégique intacte. Et surtout, les drones n’en ont certainement rien à faire que je sois dans une voiture ou dehors. La carlingue de métal d’un 4*4 m’évoque peut-être un cercueil, j’y suis.

Durant l’un de ces trajets, nous entendons une détonation, un bruit sourd. Aucun de nous ne parle, ce peut être un bruit de la voiture après tout. Sur une colline voisine, en sortant d’un virage, nous voyons distinctement une colonne de fumée, noire, épaisse. Plus de doute, il s’agissait d’un missile. A ce moment-là, je serre les dents, pendant quelques secondes, je tente de me faire plus petit sur la banquette du véhicule, comme si cela changeait quelque chose ou me protégeait mieux. L’odeur de poudre embaume vite l’habitacle. Ce parfum ne m’est pas désagréable de prime abord. Savoir que la cathédrale de Chouchi est la cible de ce tir et qu’une attaque au même endroit blessera plus tard des journalistes russes me fait me dire que cette odeur est celle qui accompagne l’horreur. Je le reconnais : ma première réaction, devant les fumées sentant le souffre, n’est pas de me dire « j’espère qu’il n’y a pas trop de dégâts, de victimes. » Non, à chaque fois que j’entends des explosions, je suis d’abord heureux de ne pas avoir été touché. La compassion vient après.

sos chretiens orient armenie artsakh cave groupe volontaires aide urgence siteQuand je descends de la voiture, devant l’hôpital de Stepanakert, je me dis que je suis dans une zone qui est régulièrement frappée, je mets alors mon casque lourd sur la tête. Je me suis entraîné plusieurs fois à le porter mais là, j’ai l’impression de l’avoir mal mis. On entend des sirènes, c’est comme dans un film. Dois-je courir ? Marcher ? Les sirènes s’arrêtent et j’enlève le casque. Je cherche maintenant un moyen de le fixer le long de mon gilet sans qu’il bouge pour qu’il me gêne le moins possible. Je dois le laisser finalement se balancer sur ma cuisse.

Nous déchargeons des attelles, des bouteilles de désinfectant, des petites lampes permettant aux patriciens d’opérer. Nous donnons à l’hôpital de Stepanakert nos trousses de secours, on appelle cela des « traumabags ». Davit, le médecin qui réceptionne nous remercie sincèrement. Il est dur de dire s’il est fatigué par les journées de travail ou s’il est concentré sur beaucoup de choses à la fois. « Tu filmes jusqu’à cette limite. Tout ceci est confidentiel. » Sa remarque, lorsqu’il me voit avec mon appareil me photo, me fait dire qu’il est alerte.

Nous sommes limités par la contenance du 4*4, pourtant spacieux. Il n’est pas possible dans un seul trajet d’approvisionner de manière conséquente l’hôpital et d’offrir de la nourriture aux habitants de l’Artsakh en détresse. Alors nous faisons au mieux, optimisant tous nos trajets et nous serrant pour faire rentrer un maximum de produits dans le 4*4.

Une autre fois, nous distribuons 500 pains traditionnels confectionnés dans des boulangeries de Goris. - A Stepanakert, une seule est encore en activité et sert en priorité à alimenter les soldats au front. - Deux hommes chargent leur voiture devant un hôtel de Stepanakert. Un merci, pas de photos, peu de paroles. Nous sommes coupés par le bruit des sirènes. Nous nous séparons.

Sur la route du retour entre Stepanakert et Goris. Le ciel est clair, il fait bon. L’air qui souffle en entrant par les fenêtres m’empêche de dormir. Notre vitesse est assez élevée, mieux vaut ne pas s’attarder. Garder les vitres ouvertes permet d’être plus attentifs aux éventuels bruits de drones. Il faudrait alors arrêter la voiture et courir le plus loin possible de la voie… Ce genre de scénario tourne souvent en boucle dans mon esprit. Quand ce n’est pas cela, je suis partagé entre les images des visages fatigués des civils et la sensation quelque peu grisante que nous avons échappé au pire mes amis et moi.

Des denrées alimentaires, du matériel médical, voici ce que nous avons offert sur place. Parce que les habitants de Stepanakert dans leurs abris continuent à avoir faim, parce que des Arméniens continuent à être hospitalisés à cause de la guerre, parce que les déplacés de l’Artsakh continuent à avoir froid, et surtout parce que les épouses, les mères, les pères et les enfants ont besoin d’être soutenus, il est essentiel de donner. Une attelle maintenant le genou coûte 35 euros, 500 pains traditionnels valent moins de 100 euros. Faites un don. »

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François-Marie, chargé de communication en Arménie.