Revue de presse

Entretien avec Charles de Meyer : Liban, la difficile reconstruction.

Revue Conflits

19 octobre 2020

Crise sociale et politique, explosion dans le port de Beyrouth ; le Liban connait des moments très difficiles. Nombreux sont les civils français à s’y rendre pour aider à sa reconstruction, témoignant des liens séculaires qui existent entre les deux pays. Charles de Meyer, président de SOS Chrétiens d’Orient, est intervenu à plusieurs reprises au Liban, en Syrie et en Irak. Il propose ici un point de situation sur la crise sanitaire et sociale subie par le pays.  

Propos recueillis par Nathan Daligault

Conflits : Peu de jours après l’explosion du port de Beyrouth, vous êtes allé au Liban. Vous avez constaté l’ampleur des dégâts, vous avez soutenu les volontaires sur place, mais quel a d’abord été votre ressenti vis à vis de cette catastrophe ?

Charles de Meyer : C’était intéressant de voir l’effet de l’explosion dans Beyrouth. Les quartiers touchés sont assez vastes. De la Quarantaine jusqu’au Centre-ville, on voit toute sa puissance. Moi qui suis habitué à ces images de destructions, j’ai pourtant été impressionné en voyant le port. Ce que je trouve encore plus impressionnant, c’est à quel point cela a désespéré les Libanais. Les Libanais souffraient d’une crise économique et politique majeure depuis la fin de l’automne 2019. Là, c’est un déclencheur, pour deux raisons : d’abord car s’ils avaient réussi à résister à la crise économique en reniant sur leur épargne, là, les Libanais sont incapables d’assumer les effets financiers de cette destruction. Le deuxième élément, c’est la désespérance. Beaucoup de Libanais me disaient vouloir partir avant. Mais partir avec optimisme, pour de meilleures situations professionnelles, pour faire de bonnes études. Là, ce sont des gens qui veulent partir car ils n’ont plus d’autres solutions, ils ne croient plus ni au gouvernement, ni à l’avenir économique, ni à l’avenir sécuritaire.

C’est un ressenti catastrophique, par bien des aspects, et il est tempéré par la mobilisation des Libanais dans les rues. On a vu beaucoup de jeunes gens essayer de se rendre utiles. Souvent, on pouvait faire le reproche à la nation libanaise de son individualisme et de son manque de solidarité collective. Mais depuis l’explosion, il y a quelque chose. Entre mobilisation politique et mobilisation civique, il y a quelque chose qui porte de l’espérance pour le Liban.

« Avant d’aider les gens, on montre qu’on se soucie d’eux. De leur mode de vie, de leur souffrance, de leurs aspirations, de leurs rêves. Nous, on ne leur impose pas un mode de vie à l’occidental, on vient vivre avec eux. »

Conflits : N’y a t-il pas une différence entre deux rôles que joue SOS Chrétiens d’Orient au Liban ? Entre aider les populations chrétiennes à rester sur place et, lorsque l’association va à Beyrouth, faire de l’aide humanitaire classique ?

CDM : Bien sûr ! Mais en fait, c’est tout son sens ; le but c’est de permettre, partout où ils sont, aux chrétiens de rester et d’avoir un avantage comparatif. À Qaa, une de nos antennes, au nord-est du pays, ils sont confrontés à une forte présence chiite. À Beyrouth, ils sont dans un équilibre démographique… donc le but c’est de leur montrer qu’on les assiste, qu’on les soutient, en fonction de leur état de vie. Donc si on est à Qaa, on aide les chrétiens comme ils méritent d’être aidés. Si on est à Beyrouth, on s’insère dans leur mode de vie.

SOS Chrétiens d’Orient, c’est l’inverse d’une association idéologique, contrairement à ce qui est prétendu. Grâce à cet empirisme organisateur, on ne cherche rien d’autre qu’à défendre les communautés sur place, dans la manière dont elles vivent réellement.

Conflits : Au Liban, on voit qu’il y a partout une ingérence étrangère. Avec l’Iran et le Hezbollah, les sunnites aidés par de nombreux autres pays de la région et qui ont intérêt à lutter contre le Hezbollah… Mais qui aide les chrétiens au Liban, finalement ?

CDM : Ce sont les chrétiens eux-mêmes.

La France, qui a permis au Liban d’exister de la manière dont il existe, devrait assumer sa relation privilégiée avec les chrétiens. Parce que le Liban n’existe que grâce aux chrétiens. Sans eux, le Liban n’aurait pas existé, n’aurait pas été fondé. Le Liban n’arrive pas à assumer ce lien tout particulier qui doit être officiel.

Les chrétiens sont victimes de leur désunion, de leur nécessité d’alliance avec d’autres partis, qui les rend dépendants d’influences étrangères.

Je crois que la puissance d’équilibre, au Proche-Orient, c’est la France. Si la France ne retrouve pas cette position d’équilibre, les chrétiens n’ont plus cet ange gardien que doit être la France. Donc ils s’affaiblissent. D’ailleurs, dans le monde musulman, tout le monde aide en fonction de sa communauté. Les seuls qui ne sont pas aidés, à raison de leur communauté, ce sont les chrétiens. Ce qui leur donne un désavantage comparatif énorme. Il faut l’assumer tranquillement : aider quelqu’un parce qu’il nous est plus proche, plus compréhensif, plus accessible, c’est naturel.

 

Un article paru dans Conflits le 17 octobre 2020.