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Urgence Liban - Hadrien, volontaire à Beyrouth, témoigne de l'explosion telle qu'il l'a vécue.

News - 08/08/2020

Dans l’urgence, SOS Chrétiens d’Orient vient en aide aux habitants de Beyrouth. Pour les sans-abris, pour ceux qui ont tout perdu, faites un don !

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"Nous étions en train de finir notre journée qui jusque-là avait été assez classique. Je voulais faire quelques courses et je me suis alors rendu chez notre ami Rabih qui tient une supérette de quartier à une centaine de mètres de notre immeuble.

Après 15 minutes au comptoir du magasin à discuter de tout et de rien, Rabih m’annonce qu’un couvre-feu vient d’être instauré car la crise du coronavirus reprend de l’ampleur. Un peu déçu de voir le pays se reconfiner je sors alors prendre une cannette sur l’étal devant l’entrée de la supérette.

Une première explosion secoue le quartier. Nous nous regardons tous, interloqués et effrayés. Personne ne semble comprendre ce qui se passe mais tout le monde imagine le pire. Personne ne parle car nous sentons que ce n’est peut-être pas fini.

Cette première explosion est suivie d’un grondement sourd et nous attendons tous, espérant que le bruit se dissipe. Nous tendons l’oreille pour comprendre, savoir si nous devons fuir ou si le danger est passé. Il nous semble que l’explosion venait précisément de la zone où nous étions. La supérette partage un mur avec une station essence et j’ai tout de suite pensé qu’elle explosait car je ne voyais rien d’autre qui pouvait secouer à ce point le quartier.

SOS CHrétiens Orient port Beyrouth explosion15 secondes plus tard, une deuxième explosion retentit, mais cette fois beaucoup plus puissante. Les vitres sont soufflées. Le silence qui s’était établi après la première explosion est rompu par les premiers cris. Le souffle a tout balayé sur son passage. Un morceau du toit qui surplombe les pompes à essence s’écroule juste devant Rony, un ami avec qui je parlais quelques minutes auparavant. Le souffle me déstabilise.

Légèrement vouté pour me protéger, je me retrouve poussé vers la vitrine de la supérette qui explose, remplissant la boutique de verre. Une étagère se renverse et Rabih, qui venait tout juste de se lever de sa chaise est projeté à 3 mètres. Un lourd panneau publicitaire suspendu au-dessus du comptoir tombe là où il se trouvait 5 secondes auparavant. Il sort alors, saignant de la tête, coupée par les éclats de verre de la vitrine. Je ne pouvais pas dire à ce moment-là s’il était gravement blessé ou pas. Il est tout de suite parti pour l’hôpital. Abasourdis, nous ne parvenons pas à penser clairement et tout le monde se regarde avec les yeux écarquillés. Plus de peur que de mal heureusement. Plusieurs amis présents avec moi ont échappé de peu à la mort ce jour-là. Je m’en sors moi-même parfaitement indemne. Plus j’y repense plus je me dis qu’il est difficile de ne pas croire à la providence après ça.

Jean Rémi, le chef de mission m’appelle alors. La connexion est mauvaise et j’apprendrais plus tard que ces quelques secondes auront été très stressantes pour lui.  Le contact finit par s'établir. Il me demande si je peux me mettre en sécurité là où je suis. Un bref regard vers la superette m’apprend que c’est peine perdue. Elle commence de surcroit à sentir le gaz. A cet instant, Jean-Rémi, pense encore que c’est peut-être un attentat. Je ne sais personnellement pas quoi penser. Avec la situation actuelle au Liban tout me semble possible. Je jette un regard vers la station essence, espérant retrouver Rony en bonne santé, je ne le vois pas et je n’ai pas le temps de le chercher.

Je prends donc le chemin du retour et à chaque pas, je marche sur le verre brisé des immeubles qui m’entourent. Un vieil homme présent avec moi chez Rabih est sur le même trottoir. Il saigne du nez et semble perdu dans ses pensées. Vu son âge, il doit se remémorer la guerre ! Le quartier d’Aschrafieh a été lourdement bombardé alors.

En remontant la rue, j’aperçois au loin un immense panache de fumée et je comprends alors que l’explosion est lointaine. Un inconnu sur le trottoir sort son portable pour le filmer pendant quelques secondes. Je me souviens très précisément avoir pensé : « tu n’as vraiment rien de mieux à faire que de filmer de la fumée ?! Tout le monde s’en fout que tu l’aie vue ! ». Cette manie de tout filmer…

En arrivant à l’appartement, je le trouve retourné. Plusieurs vitres ont explosé, le mobilier est renversé. Deux portes sont arrachées et du verre jonche le sol. Avec Jean-Rémi, nous nous mettons dans un couloir sans fenêtre et contactons le siège de SOS Chrétiens d’Orient à Paris. Une fois sortis du couloir, nous constatons depuis la terrasse que toutes les vitres des immeubles avoisinants ont été soufflées.

Rapidement les premières informations arrivent et nous pouvons voir des vidéos de l’explosion. Malgré les dégâts subis, cela semble toujours assez irréel. Je ne crois pas que nous soyons faits pour enregistrer ce genre d’information. Les explications commencent à arriver. On parle d’abord d‘un stock de feu d’artifice, puis d’un bateau de ravitaillement d’arme pour le Hezbollah. On nous dit ensuite que ça serait un stock d’arme du Hezbollah qui aurait explosé entrainant l’explosion d’une immense réserve de produits chimique.

SOS Chrétiens Orient dégâts bâtimentJe ne sais pas quoi penser, la situation m’échappe. Rony, celui-là même que je cherchais à la station essence arrive chez nous en courant pour s’assurer que nous allons bien. Les escaliers l’ont essoufflé et nous sommes touchés par sa venue. Ce n’est pas la première fois qu’il est attentionné avec nous. Il nous conseille alors de partir de Beyrouth car personne ne sait ce qui peut se passer.

Dans la rue, une file de voiture se forme. Beaucoup de personnes quittent le quartier. Ils roulent sur une route recouverte de débris de verre et depuis le balcon je peux entendre les crissements. Il y a aussi ceux qui vont vers les hôpitaux. Plus tard dans la nuit, je croirai apercevoir un Pick-up chargé avec un corps essayant de se frayer un chemin dans les embouteillages. Avec la nuit je ne saurai jamais si j’avais bien vu mais c’était très crédible.

Le téléphone sonne beaucoup. Ancien volontaires, amis libanais, nombreux sont ceux qui s’assurent que nous allons bien. Nous même nous appelons des personnes. Les réseaux sont saturés et l’envoie des messages est poussif. Si bien que je tente en vain d’envoyer à un de nos responsables pour qu’il constate l’étendue des dégâts dans l’appartement. Rony repart et nous commençons alors à ranger un peu.

Rapidement, nous prenons quelques boites de conserves et des médicaments pour Antoinette, une dame âgée plus qu’à moitié aveugle qui vit dans un immeuble voisin. Sur la route je revois le vieil homme, entouré de sa famille, le regard dans le vide. Grâce à Dieu Antoinette n’a rien et son appartement non plus. Ses voisins, avec qui elle partage un mur ont été beaucoup plus touchés. Elle nous répète plusieurs fois avec beaucoup d’enthousiasme : « Allah maé ! Allah maé ! » (Dieu est avec moi !) Elle nous embrasse à plusieurs reprises. Dans les jours qui suivront, je m’efforcerais de comprendre la logique de toute cette destruction sans y parvenir. Dans certains immeubles, les balcons de verre sont tous intacts sauf un au milieu de la façade. Dans d’autres immeubles c’est le contraire. En bref c’est l’anarchie qui règne.

En discutant avec Jean Rémi, je reconstitue la scène dans mon esprit. Avec les heures qui passent, je me la remémore de mieux en mieux et je constate qu'une partie de mes souvenirs se sont envolés alors même que je n’aurais pas cru pouvoir les oublier. Je me dis qu’ils reviendront après une nuit de sommeil.

La journée se termine par un dernier rebondissement. Nous devons quitter l’appartement car le nuage pourrait être toxique. De fait, une odeur bizarre commence à se faire sentir. Une fois le nécessaire empaqueté dans l’urgence, nous prenons la route de la montagne ou des amis de l’association nous accueillent simplement et chaleureusement. Un accueil parfait dans la situation d’alors. Ils nous racontent que jusque chez eux, à 30 min de Beyrouth, ils ont cru que l’explosion avait eu lieu à proximité.

Après une longue discussion sur les possibles explications du drame autour d’une casserole de pâte au beurre avec Youssef, le fils de la famille, nous nous couchons vers 2h du matin. Heureux de pouvoir enfin nous reposer."

Hadrien, volontaire au Liban.

 

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