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Témoignage bénéficiaire – L’entraide libanaise mise à mal par la crise.

FR - 02/07/2020

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Nous arpentons le dédale des vielles rues de Mina et nous frayons un chemin jusqu’à la maison pluriséculaire qu’habitent Doris et Norma, deux infatigables sœurs et un joyeux duo. Avant le départ en urgence dû au rapatriement, les volontaires s’étaient rendu plusieurs fois chez elles. C’est tout heureux qu’ils y reviennent, n’ayant pas pu leur dire au-revoir. Au bout de l’allée, la vieille maison voûtée apparaît. Cela fait presque 200 ans que la famille y habite.

sos chretiens orient liban famille pauvre tripoliSitôt arrivés, Norma et Doris leur servent un thé agrémenté des aromates du petit jardin. Confortablement installés malgré la pièce exsangue, la conversation reprend le fil de celle interrompue il y a maintenant plus de trois mois. Elle porte sur la vie de ces deux sœurs qui ont vu leur pays traverser des guerres civiles et fratricides.

Tout commence ici même à Mina. « Nous habitons Mina depuis toujours. Quand nous étions petites, nous allions ensemble à Saint-Elie pour l’école et les offices. Nous y avons décroché nos diplômes », dit en souriant Norma. « Doris travaillait dans une « jardinière » c’est-à-dire auprès des jeunes enfants, elle était éducatrice. Quant à moi j’étais un peu dans la même branche, à savoir assistante sociale. Notre frère vit également ici à Mina, nous le voyons souvent, mais nous ne pouvons plus nous rendre auprès de notre autre sœur aujourd’hui décédée.

Doris a travaillé pendant plus de 12 ans, tandis que moi je me rendais à la maison pour les personnes âgées. Je les aidais, leur faisais un peu de pédicure et de manucure. Aujourd’hui, nous sommes les personnes âgées et nous n’avons plus rien pour vivre. Le problème au Liban c’est qu’il n’y a pas de retraite et quand tu vieillis plus personne ne te donne du travail, » nous explique Norma.

sos chretiens orient liban famille et volontaire qaaMalheureusement le chômage touche tout le monde, y compris les jeunes qui pour la plupart sont désœuvrés et tentent tant bien que mal de s’en sortir. La pandémie n’a pas arrangé les choses : « Le corona est une très mauvaise chose, trèèèès mauvaise pour le Liban, et pour tout le monde d’ailleurs, » reprend Doris. « Norma n’y croit pas, elle ! Elle pense que c’est uniquement une invention politique ». Sur ce sujet les deux sœurs se taquinent et s’opposent. « Il n’empêche que plus personne n’a d’aide ici. Il n’y a plus de travail, les prix ont été multiplié par 4. Avant tout le monde se rendait visite. On allait chez les uns et chez les autres, on s’entraidait. Mais aujourd’hui c’est très difficile, on ne peut plus ni aider, ni être aidé. Même pendant la guerre ça n’était pas comme ça, on s’aidait, on trouvait des ressources, on s’engageait, aujourd’hui plus rien. »

La guerre, Doris l’a bien connue, « pendant que Norma voyageait, » dit-elle malicieusement. « J’étais engagée dans une association moi aussi, on faisait des petites choses çà et là, on aidait comme on pouvait ». Même en temps de guerre, même en temps d’épidémie et de « thaoura » (révolution) Mina est comme une sorte de refuge. « Les gens ici sont heureux, et l’ont toujours été. Nous sommes heureuses ici même si la vie n’est pas toujours facile. Le plus dur c’est que personne ne peut dire de quoi l’avenir sera fait: on espère qu’il y aura à nouveau du travail. Ce qui est sûr c’est que les « thaoura » vont reprendre très fort à Tripoli ! Les gens ont faim et peur. »

C’est dans un contexte déjà dégradé, fait de manifestation, de chômage, de disette que les volontaires ont rencontré les deux sœurs. Plus précisément via Tina, une volontaire libanaise qui accompagne SOS Chrétiens d’Orient depuis maintenant 5 ans. Dès que SOS s’est installé à Tripoli, Norma et Doris ont régulièrement accueilli des volontaires chez elles. Elles se souviennent encore d’Antoine, de Vincent et du Père Nicolas.

« Nous ne recevons pas d’aide ici, à part celle de SOS Chrétiens d’Orient et d’Al-Tawarek, une association qui organise des donations de nourriture. Mais comme beaucoup de familles sont dans le besoin, nous ne pouvons aller qu’une fois par mois à Al-Tawarek, sinon il n’y aurait pas assez pour tout le monde ».

Chacune des deux associations travaillent de concert de manière assez complémentaire. « Al-Tawarek tient un centre auquel il faut se rendre, les volontaires eux viennent chez nous. Ils nous ont apporté un matelas, des oreillers, un chauffage pour l’hiver et de la nourriture. Mais surtout ils apportent une présence ! C’est très précieux quand on ne peut plus beaucoup se déplacer. En plus à deux, on finit toujours par se chamailler et parfois à ne plus se parler, » lance Norma. Doris acquiesce et toutes deux échangent un regard dans lequel on lit une complicité certaine. « Depuis 5 ans nous recevons des visites régulières des volontaires et cela nous fait plaisir. Avec le coronavirus, nous n’avons plus eu de nouvelles pendant trois mois alors vous pensez bien qu’on s’inquiétait, » reprend-elle.

sos chretiens orient liban volontaire et libanais sur le portLeur sollicitude est réelle et touche les volontaires. Ici à Mina, chacun est au service de son prochain. Nous avons pu l’expérimenter en à peine quelques jours. Joseph, notre nouveau propriétaire, se plie en quatre pour nous faciliter la vie, sa femme nous offre coca-cola, gâteaux et fruits. La voisine d’à côté, un soir, vient nous livrer un repas sans même que nous l’attendions.

En à peine une journée tout le quartier sait que nous sommes là, tous nous salue d’une main amicale. Nous en faisons part à Doris et Norma qui trouvent cela parfaitement normal. « Ici, entre chrétiens les gens s’aident mais c’est très difficile pour eux car ils sont pauvres. »

Mais l’avenir de Mina semble incertain. Le chômage pèse, les jeunes chrétiens partent à la recherche d’un travail, d’une situation meilleure, les musulmans n’hésitent pas non plus à racheter ou à louer certaine maison. Ils savent qu’ici ils sont bien accueillis, que la vie y est douce, plus qu’à Tripoli.

Même si l’entente entre chrétien et musulman est bonne, certains chrétiens ne voient pas cela d’un bon œil. C’est le cas de Joseph, notre propriétaire. Il y a quelque mois, il a refusé l’offre d’une famille musulmane qui voulait lui louer à un prix très élevé, la maison que nous occupons. Sans même savoir que nous viendrions nous installer un jour ici, il refusa l’offre.

Doris connaît l’histoire, c’est en partie elle qui nous le révèle : « Les musulmans et les chrétiens s’entendent bien ici, à tel point qu’ils se marient parfois ensemble. L’un des deux conjoints se convertit alors souvent. Et si chacun garde sa religion, les enfants suivent la plupart du temps celle du père. A Mina c’est une autre vie qu’à Tripoli. Ici les gens sont heureux. Mais le manque de boulot dans tout le pays est terrible. Les jeunes commencent leur vie active en étant pauvre et au chômage. Il n’y a rien comme travail pour eux. C’est malheureux. »

Cela fait maintenant plus de 2h que la conversation bat son plein, lorsque Hadrien, secrétaire général de la mission, reçoit un coup de fil d’Arthur, chef de mission au Liban. Il nous faut quitter ces deux sœurs attachantes. Ce sera, bien sûr, pour mieux revenir.

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Gauthier, volontaire au Liban.