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La récolte des olives bat son plein en Syrie

Situé à flanc de montagne en plein cœur d’une région vallonnée, Ain Halaqim est un village syrien habité par une centaine de familles maronites.

Après des mois passés en ville, nous sommes charmés par les montagnes, les oliviers par centaines, le calme régnant.
Nous filons directement au champ d’oliviers de Firas Mourani, ingénieur de SOS Chrétiens d’Orient. Au passage, les tenanciers d’un petit commerce de cigarettes et d’aliments nous offrent à tous une belle glace, premier témoignage de l’amabilité extrême des Syriens à notre égard.

C’est la saison de la cueillette des olives ici et pas question d’en perdre une seule. Nous attaquons avec enthousiasme notre ouvrage ! Arbuste après arbuste, nous dépouillons ces pauvres oliviers sans défense. Après quatre heures de travail, harassés mais heureux, de ce sentiment unique du travail bien fait, nous découvrons notre gîte, niché au creux des montagne, idéal pour nous apporter le repos nécessaire.

Le soleil se couche, nous suivons notre hôte dans les ruelles du village pour effectuer des donations de produits de première nécessité. C’est un moment toujours émouvant lorsque la vulnérabilité rencontre le soutient ; s’entremêlent alors la pudeur et la discrétion dissimulées sous de doux sourires véritablement touchés. Nous rencontrons deux familles ce soir-là, nous tâcherons de les garder en mémoire car il y a fort à parier qu’elles le feront pour nous.

Il est 6h. Notre hôte Firas Mourani nous réveille sans état d’âme à une heure martiale.
Le réveil est brutal mais les yeux, encore embués de fatigue, trouvent du réconfort devant les mets déjà étalés sur la table du petit déjeuner : khebez à gogo, confitures faites maison, houmous, fèves à la crème de sésame et autres mets syriens aux noms à coucher dehors et dont la seule sonorité vous dévoile le parfum merveilleux de la civilisation orientale.

A 6h30, nous sommes chassés de la table du petit-déjeuner. Paraît-il que nous sommes déjà en retard sur le programme de la journée. Hier, nous ne pouvions ramasser les olives qu’à la main et au seau, aujourd’hui la parcelle de terrain étant plus grande, Firas a fait tondre les hautes herbes de son champ afin que nous disposions des bâches sous les arbustes pour faire tomber les olives par dizaines sans plus nous inquiéter de leur sort. Il nous suffira de replier les bâches à la fin de la matinée pour en récupérer le contenu. Un gain de temps considérable !

Trois heures durant, nous arrachons consciencieusement une à une les olives de leurs branches et gare à celui qui en oubliera une, Firas veille au grain. Tandis que Pétronille et Jeanne restent sagement sous les arbres, les garçons, toujours friands d’un moyen quelconque de sublimer leur rivalité primaire dans un cadre socialement acceptable, jouent à qui grimpera le plus haut dans les oliviers. Sans surprise, à ce petit jeu, c’est Antoine l’éternel casse-cou qui l’emporte. Elevé dans les montagnes savoyardes et l’âme forgée par la rudesse de la charpente, il avait déjà à son actif d’imprudence la section de trois de ses doigts par une scie à format sur table à l’âge de 18 ans.

Lorsque j’échappe à la vigilance de notre ingénieur en chef, je gratifie Antoine et Jérémie de quelques tirs d’olive aussi précis que ceux d’un artilleur portugais à 10km de sa cible. Après un énième tir manqué, je vois Firas s’approcher de nous d’un pas décidé. Je crois l’heure du sermon arrivée… Mais ouf ! Celui-ci, toujours aussi adorable, vient simplement nous dire qu’il nous a préparé un petit en-cas.

Après plus de trois heures à crapahuter dans les arbres et à ramasser des olives, nous savourons ce moment de silence, assis tous ensemble autour du feu crépitant au-dessus duquel repose une petite théière usée. Quelques grenades décrochées directement des arbres de son champ nous sont également servies en guise de récompense. Tandis que nous humons, non sans un certain plaisir, l’odeur doucement parfumé des volutes de fumée s’échappant du feu, un léger rayon de soleil trompe la vigilance des branches d’oliviers qui nous gardaient à l’ombre et vient nous bercer de sa chaleur réconfortante. Nous voilà finalement dans ce havre de paix, dans ce petit morceau de paradis, dont la porte ne s’ouvre qu’à ceux qui ont le dos fourbu, les muscles endoloris et des centaines d’olives à leurs pieds.

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Après cette matinée éprouvante, nous rentrons chez notre hôte pour une pause de quelques heures avant les donations de l’après-midi. Ces temps de pause constituent toujours pour Pétronille une occasion privilégiée pour essayer d’entraîner les autres volontaires dans son sempiternel Monopoly.

Antoine et Nicolas, bons camarades, et peut-être un peu sensibles à son charme ingénu, la suivent de bon cœur entre la Gare Montparnasse et la Rue de la Paix. Les parents de ce dernier seront sans doute ravis d’apprendre que s’il s’est lourdement endetté pour faire des études commerciales prestigieuses, il met son apprentissage en pratique à la perfection et ses finances au Monopoly se portent, elles, à merveille. Comme bien souvent avec ce jeu assez chronophage, les parties n’en finissent pas et nous sommes contraints de tout ranger avant d’avoir pu achever la partie.

Trêve d’enfantillages, il est temps de partir pour la donation de lait infantile. Dans un pays où le salaire moyen mensuel ne dépasse pas les 19€, peu de familles peuvent se payer ce type de produit dont le prix tourne aux alentours des 4 à 5€ l’unité. SOS Chrétiens d’Orient donne ici, à chaque famille, deux pots de lait. La liste des bénéficiaires a été préparée par le curé de l’église, très proche de ses paroissiens. Parents et enfants lui donnent volontiers l’accolade et l’on se croirait revenu au bon vieux temps du curé de village. Ah, France, petite fille aînée de l’Eglise, que t’est-il arrivé ?!

Ici, en plein cœur de son village natal, Firas connait tout le monde ce qui lui permet de porter secours aux plus nécessiteux. Une femme du village se présente à la donation mais elle n’a pu ajouter son nom à la liste des bénéficiaires, son enfant ayant plus d’un an. Pourtant il souffre d’une maladie qui empêche son métabolisme de se développer correctement et il aurait besoin du « Nan 2 » le lait infantile pour les 6-12 mois.

Sans s’encombrer de procédures administratives qui pourraient ne pas en finir, Firas passe quelques coups de téléphone et s’arrange avec les cadres de l’association pour qu’elle soit éligible à la donation. Voilà une charité à visage humain où l’on sait à qui l’on donne et de qui l’on reçoit, bien loin d’un assistanat bureaucratisé. En seulement trente minutes, les pots de lait ont été dévalisés et nous restons encore un moment à discuter avec le curé de la paroisse avant de rentrer chez Firas pour le dîner.

Lors du repas, il nous fait le récit de certains des épisodes qu’il a vécu pendant la guerre civile. Resté à Homs tout au long du conflit malgré le contrôle de plus de la moitié de la ville par les djihadistes, il garde un souvenir très vif de ces années-là. 

Un matin, tandis qu’il se rendait à son bureau avec ses deux petites filles dans sa voiture, celle-ci a été prise pour cible par les djihadistes et criblée de balles de kalachnikov avant qu’il ne réussisse à s’échapper et rejoindre in extremis un quartier de la ville contrôlé par l’armée arabe syrienne. 

Ou cette autre fois, où après plusieurs journées passées confinés avec toute sa famille dans la salle de bain de son appartement, (seule pièce dépourvue de fenêtre, afin d’éviter d’être pris pour cible par les tireurs d’élite embusqués), il décide de s’offrir le plaisir coupable d’un narguilé sur son balcon. Une minute seulement après s’y être installé, mû par un réflexe d’instinct vital il jette son corps en arrière et sent une balle effleurer son visage avant qu’elle ne s’écrase sur le mur du balcon, à l’endroit exact où il se trouvait une seconde auparavant. Nous écoutons ces histoires ébahis, avec de grands yeux écarquillés. Pétronille en oublie même sa partie de Monopoly. Décidément, ce soir-là, les grandes allées et célèbres avenues de la ville parisienne ne peuvent rivaliser avec les petites ruelles de Homs, riches en histoires tragiques. 

La veille de notre départ, les olives n’auront pas eu à craindre notre ouvrage, car le ciel, semblant les protéger, a fait tomber sur le village sa pluie que l’on nous décrit comme très fréquente dans cette région montagneuse de la Syrie. Cependant, loin de nous laisser abattre par cette météo maussade, nous enfilons des gants et nous dirigeons vers l’établi de notre ami Firas.

Dans les villages comme Ain-Halaqin plus qu’ailleurs en Syrie, l’hiver est très rude et le chauffage tel que nous le connaissons, n’est qu’un doux rêve, un mirage presque. Toutefois, le Ciel fait bien les choses ; la région, comme nous l’avons déjà précisé, est riche de bois et la saison de la cueillette s’entend avec celle de la coupe pour l’hiver. 

Ainsi nous nous retrouvons, à couper, à déplacer, à entasser d’une manière qui embrasse presque l’artistique, le bois de notre hôte. Notre charpentier national Antoine, dont le portrait a déjà été esquissé précédemment se retrouve comme un coq en pâte dans cette activité ! Toutefois, pas question de lui laisser la tronçonneuse : la sécurité et le respect que nous avons pour les doigts qu’il lui reste nous l’interdisent…

Notre dernière soirée à Ain-Halaqin s’épanche en remerciement, en plaisanteries, en rires et en relecture de cette joyeuse semaine dont la retranscription entière serait probablement soporifique à notre cher lecteur. 

Le jour du départ est arrivé, outre l’idée de la séparation inéluctable de nos deux équipes, une réelle mélancolie s’empare de nous à l’idée de quitter cet endroit que nous désirions tant aider davantage. Mais le village n’avait pas dit son dernier mot et notre départ ne s’effectuera pas dans le secret feutré propre à ceux qui craignent les adieux. 

En effet, le curé du village, l’abbé Jean-Nassar, nous propose de dire sa messe spécialement à notre intention, en rit maronite. Quelle merveilleuse occasion pour clôturer ce séjour en remerciant Celui sans qui il n’eût été. Nos âmes tentent la ferveur et joignent à coup sûr à leurs prières ce village chéri, ses habitant et sa prospérité. « Ite missa est », une dernière surprise nous attend.

Surprise, le complexe paroissial abrite une petite communauté joyeuse qui nous accueille en plein milieu de son cours de pâte à modeler : l’école maternelle du village dirigée par quatre mères attentionnées. Une vingtaine de bambins nous accueille, un peu intimidés il faut l’avouer. Pour briser la glace, l’occasion est trop belle : nous partons sur le classique « aramsamsam », danse ô combien fameuse, que nous exécutons avec une application qui égale, voire même qui surpasse, celle des enfants.

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Les adieux se rapprochent, une photo souvenir, une accolade sensible, reverrons-nous un jour le village d’Ain-Halaqin ? Nous l’espérons, le Ciel nous le dira. Du reste, nous n’aurions pu rêver meilleur accueil ni meilleur départ. Tous ces instants sont et resteront, nous y veillerons, gravés dans notre cœur.