Officiellement, au Liban, la guerre est finie. Mais, dans les faits, pour les chrétiens du Sud-Liban, la crise est loin d’être terminée : restrictions de déplacements, asphyxie économique, villages enclavés, accès difficile aux soins, terres agricoles parfois inaccessibles… On vous fait un point sur la vie quotidienne de ces familles qui veulent, malgré tout, rester sur leur terre.
Rmeich est un village entièrement chrétien du Sud-Liban. Et quand on dit le Sud, c’est vraiment le Sud ! À Rmeich, on est à quelques centaines de mètres d’Israël. Aujourd’hui, le village est compté parmi les 62 villes et villages du Liban compris dans la fameuse « zone tampon », au sud de la ligne jaune, sous contrôle israélien.
Pendant des mois, le village était en pleine zone de guerre : bruit des bombes et des drones, routes coupées, ravitaillement difficile, proximité des chars israéliens et des combattants du Hezbollah. Mais les habitants n’ont pas voulu partir.
Contrairement à certains villages voisins, aujourd’hui en ruine, les habitations de Rmeich ont moins souffert des destructions. Pour autant, les conséquences de la guerre sont partout.
« La situation économique devient très compliquée. Les villageois sont inquiets pour l’avenir. […] Ils subissent la perte de leurs emplois. Les gens ne travaillent plus », nous confie Hanna el Amir, le maire de la ville.
Car l’enclavement paralyse toute l’économie locale. Les artisans n’ont presque plus de chantiers, certains salariés ont perdu leur emploi parce qu’ils ne peuvent plus rejoindre leur lieu de travail et les petits commerces souffrent du manque d’activité.
L’agriculture est elle aussi directement menacée. Dans plusieurs villages, les habitants ne peuvent plus accéder librement à leurs champs. À Ain Ebel, par exemple, les agriculteurs ne savent même pas s’ils pourront rejoindre leurs oliveraies pour les récoltes d’octobre et de novembre, certaines zones restant dangereuses en raison du conflit et de la présence possible de bombes non explosées. Pour les familles qui vivent en partie de la récolte des olives, perdre cette saison signifie perdre l’une de leurs principales ressources pour toute l’année.






Et même se rendre à Beyrouth, située à un peu plus de 100 kilomètres, est devenu un parcours du combattant. Il faut organiser des convois, transmettre les immatriculations des voitures et l’identité de chaque passager et obtenir une autorisation préalable. Ces convois ne sont organisés que quelques fois par semaine. Ils peuvent être annulés au dernier moment et, parfois, après plusieurs kilomètres, tout le monde doit faire demi-tour : retour à la case départ.
À Ain Ebel, les habitants expliquent devoir déposer leur demande environ 72 heures avant le départ. Même avec une autorisation, ils peuvent attendre plusieurs heures aux points de passage pendant que les véhicules sont contrôlés et les identités vérifiées. En dehors de ces convois, sortir de la région est pratiquement impossible.
Cet isolement touche aussi le ravitaillement. Nourriture, carburant et produits de première nécessité dépendent de routes qui peuvent être fermées ou difficiles d’accès. La crainte de manquer fait désormais partie du quotidien.
Et lorsqu’une urgence médicale survient, les conséquences peuvent être dramatiques. À Ain Ebel, un dispensaire a pu ouvrir, mais l’hôpital manque encore de moyens, de matériel et d’équipements. Quelques médecins peuvent assurer les premiers soins. Pour les cas graves, il faut organiser une évacuation vers Tyr ou Beyrouth avec la Croix-Rouge. Là encore, plusieurs autorisations peuvent être nécessaires et certains patients doivent attendre des heures avant de pouvoir être transportés.
À une cinquantaine de kilomètres au nord-est de Rmeich, à la limite de cette zone créée le long de la frontière, se trouve Marjayoun, une commune qui comptait environ 3 000 habitants avant la guerre. Au début du mois de mars, la ville s’est retrouvée au cœur de la zone de combat. À la fin du mois de mai, une école et une église avaient été bombardées.
Mais ici encore, de nombreuses familles chrétiennes veulent rester.
Et c’est tout l’enjeu de la rentrée scolaire. Le 15 septembre, les écoles doivent rouvrir. Malgré les incertitudes, les familles veulent que les enfants retrouvent leurs classes, leurs camarades et un semblant de vie normale.
Sœur Hiam, directrice de l’école des Saints-Cœurs, nous explique : « Afin d’encourager les chrétiens à rester dans cette région, nous avons décidé de reprendre cette rentrée scolaire en présentiel. Quelle que soit la situation, nous allons rentrer à l’école en présentiel ! Les mairies ont beaucoup insisté pour que l’on rouvre les écoles, sinon les gens partiront. »
Car maintenir une école ouverte, ici, c’est permettre aux familles de rester.
À Ain Ebel aussi, les écoles préparent leur réouverture. Mais certaines familles, privées de revenus par la guerre, ne peuvent déjà plus payer les frais de scolarité de leurs enfants. Pour ceux qui vivent dans des villages voisins et ne peuvent pas se déplacer, des cours à distance doivent être organisés.
Et derrière cette volonté de préserver une vie normale demeure la peur.
« Le matin, la situation sécuritaire est calme, mais la nuit, on ne dort pas. Bien que Marjayoun ne soit pas ciblée par les bombardements, c’est autour de nous, à Talet Ali Daher et El Khiam ! », raconte Sœur Hiam.
À Ain Ebel, Annie Abou Aziz, membre du conseil municipal, résume la situation : les habitants vivent avec la crainte de devoir quitter leur maison du jour au lendemain. Ils veulent travailler, cultiver leurs terres, se soigner, envoyer leurs enfants à l’école et se déplacer librement. En somme, accomplir les gestes les plus ordinaires de la vie.
C’est aujourd’hui tout l’enjeu pour les communautés chrétiennes du Sud-Liban : tenir malgré l’enclavement, la précarité et l’insécurité pour ne pas être contraintes de quitter définitivement leurs villages.
Plus que jamais, les chrétiens du Sud-Liban ont besoin de ne pas être oubliés.
Alors activement, soutenez les familles du Sud-Liban.