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Trésors de l'Orient - Au cœur du Krak des Chevaliers

News - 02/09/2020

Dans un matin brumeux du mois de novembre, une petite voiture blanche dont on ne soupçonnerait pas le capot de cacher quelques cent-cinquante chevaux, s’approche du point de contrôle de Kafra, à cinq kilomètres du Krak des Chevaliers. A son bord, le Professeur Hazem, directeur adjoint et ingénieur archéologique du site du Krak, et quatre volontaires de SOS Chrétiens d’Orient, découvrant le lieu pour la première fois. A mesure que la voiture s’approche, tous oublient le bruit ronflant de la voiture montant vaillamment à l’assaut d’une pente raide. Immuable de majesté, la silhouette de l’édifice se dévoile peu à peu à leurs yeux, qui ne se doutent guère des incessants émerveillements qu’ils transmettront à leurs propriétaires durant toute cette semaine.

sos chretiens orient syrie volontazires desherbent krak des hevaliersComme chaque mois, quelques volontaires ont le privilège de travailler pendant une semaine à l’entretien du Krak des Chevaliers. Unique au monde par sa taille et son état de conservation, cet édifice colossal, dont la majeure partie fut édifiée aux temps des croisades, est l’un des innombrables joyaux adoubant la Syrie du titre de carrefour des civilisations.


Le Krak des Chevaliers fut édifié entre 1142 et 1271 par l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem sur l’emplacement d’une ancienne « Forteresse des Kurdes ». Il trône à 650 mètres d’altitude, au sommet d’un éperon rocheux, surplombant, le bourg d’Al Hosn qui jadis, participait au service et à l’approvisionnement du Krak. La fertilité de la contrée environnante assurait l’entretien d’une garnison de deux mille hommes d’armes, de leurs serviteurs, de leurs chevaux, et la maintenance de gigantesques réserves de vivres.

Du simple fortin qui abritait au XIème siècle une garnison de soldats kurdes, au service de l’émir de Homs, les Hospitaliers en font une des plus puissantes forteresses de la chrétienté d’Orient en lançant des travaux d’embellissement comme la construction du portique gothique attenant à la salle capitulaire, ou du dénommé « logis du maître », une salle circulaire surmontée d’une voûte en ogive. 

sos chretiens orient syrie krak des chevaliers cour interieureAu total, le Krak mesure 220 m de long et 135 m de large, pour une surface de 2,5 hectares. Il s’agit d’une véritable ville, la forteresse disposant d’un moulin à vent, d’un four à pain et d’un gigantesque grenier pour stocker la nourriture. De plus, des citernes et un puits assurent le ravitaillement en eau des hommes et un aqueduc alimente le berquil, bassin servant à abreuver les animaux. On trouve au Moyen Âge d’autres bâtiments fonctionnels comme le réfectoire, le dortoir et les écuries. Le Krak abrite également une chapelle, un cloître et une salle capitulaire (où se réunissaient les Chevaliers) voûtée en croisée d’ogive, précédée d’une galerie de style gothique.

Plusieurs fois attaqué en vain par les armées de Nur ad-Din (1117-1174), émir de Damas et d’Alep et de Saladin (1138-1193), sultan d’Égypte et de Syrie, le Krak servit souvent de lieu de concentration aux troupes du Roi de Jérusalem.

Mais en 1271, après un mois de siège harassant, le sultan Baybars s’empare de l’édifice. Si la première enceinte cède facilement, le sultan doit avoir recours à un subterfuge pour s’emparer du Krak. ll fait rédiger une fausse lettre signée du comte de Tripoli, qui enjoint la garnison du Krak à se rendre. Sans espoir de renfort, les Hospitaliers se plient à cet ordre le 8 avril 1271. Les dégâts causés par les tirs des machines de jet sont tels, particulièrement sur le front sud, qu’il entreprend des vastes travaux de reconstruction et de transformation de la forteresse en résidence palatiale. Par la suite, la forteresse perd sa fonction militaire et son intérêt stratégique pour devenir un chef-lieu administratif de la province mamelouke de Tripoli.

Ce n’est qu’au XIXème siècle que le Krak est à nouveau propulsé sur le devant la scène. La France en fait l’acquisition en 1933 et entame de vastes travaux de restauration. Mais délaissé pendant la Seconde guerre mondiale, il est finalement rendu à la Syrie en 1949. Le château, qui continue de susciter l’intérêt des archéologues syriens et européens, a été l’objet d’importantes campagnes de restauration depuis les années 1990 et se trouve inscrit sur la Liste du patrimoine mondiale de l’Unesco depuis 2006. 

sos chretiens orient krak des chevaliers messe pere aubry fraternite saint vincent ferrierLe 31 juillet 2016, et pour la première fois depuis 1271, la messe a été célébrée dans la chapelle de la citadelle croisée par le Père Aubry de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier en présence d’une vingtaine de volontaires de SOS Chrétiens d’Orient.


De cette puissante forteresse, il ne reste, aujourd’hui que le squelette, bien abîmé par les siècles. Le vent mugit dans les galeries, le soleil cuit les hautes parois, l’herbe s’incruste insidieusement dans les pierres, l’humidité délite le crépi des vingt et une citernes… et pourtant, sur des centaines de mètres, les salles, les couloirs, les rampes d’accès, sont couverts de voûtes intactes, d’une incroyable perfection ; les glacis à forte pente dans lesquels s’enrochent les plus puissants ouvrages présentent un appareil de gros blocs qui n’a pas fini de défier les siècles ; les fenêtres de la grande salle seigneuriale, aux sobres et délicates ogives reposant sur colonnettes, sont comme un sourire au cœur de l’austère monument. Et si les tours ont le plus souvent perdu leurs créneaux, leurs terrasses les plus élevées restent accessibles, permettant au regard d’embrasser le vaste et splendide horizon.

sos chretiens orient syrie volontaire desherbe le krak des chevaliersMais pour l’heure, l’histoire et l’architecture attendront. Cette semaine, c’est au pied de la tour de commandement que les volontaires ont dû nettoyer la grande cour intérieure, au centre du château. Il s’agit d’enlever la végétation et la terre qui lui sert de refuge, pour laisser apparaître à l’œil du visiteur les pierres de jadis et les lignes architecturales remarquables.

Isaure, le balai brosse dans sa main gantée, gratte patiemment la terre d’une pierre qui se dévoile peu à peu.  « Il y a quelque chose de vraiment spécial de comprendre que cette pierre fut posée là il y a près de 900 ans, par des européens. De temps en temps, on s’arrête de travailler, et on se répète cette incroyable réalité ». Pas question en effet d’utiliser la fourche et la pioche, de peur d’abîmer le trésor que l’on dévoile. Et c’est à l’aide de brosses, mais surtout de leurs mains que les volontaires s’activent à rendre cette place à sa beauté originelle.

sos chretiensorient volontaires au krak des chevaliers syrieLuc, volontaire tailleur de pierre, passe sa main sur le mur de calcaire et de basalte et s’imagine les efforts colossaux de ses prédécesseurs. « Ça fait plus de huit siècles que ça n’a pas bougé. Depuis ce temps-là, nous n’avons rien inventé de mieux ni d’aussi durable. Je prends une belle leçon ! ».

Le professeur Hazem, qui travaille ici depuis 2005, raconte les ravages effectués par la guerre. Deux années durant, le site fut occupé par les rebelles terroristes. Le Krak fut aussi le théâtre de nombreux massacres, et les villages voisins de la Vallée des Chrétiens ne furent pas épargnés par l’habituel cortège des horreurs du terrorisme.

Au cœur du château, la chapelle offre une acoustique incomparable. Première construction du krak, à une époque où l’on avait encore le sens de Dieu, elle dévoile des fresques recouvertes ensuite de crépis par les ottomans. « Nous avons pris le temps de prier et de chanter dans la chapelle. Je ne peux m’empêcher d’entendre les prières en latin des chevaliers résonner dans ces voutes. C’est très émouvant ».

A la tombée du soleil, les vielles pierres rougissent de leur beauté. Après quatre jours de travail, la place a retrouvé quelque peu de son éclat d’antan. Louis s’arrête un instant pour s’émerveiller une dernière fois de la voute sculptée de la grande salle des chevaliers. Tous les volontaires mesurent leur chance unique de participer, aussi modestement soit-il, à la mise en valeur de cet héritage exceptionnel. Tous aussi, se font la promesse de revenir.

Sources :  Aleteia, l’histoire intime des Français avec le crac des chevaliersLe Crac des chevaliers, ministère de la culture ; Art et Histoire Syrie, 2010, Casa Editrice Bonechi ; La Syrie aujourd’hui, 1995, Les éditions du Jaguar