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Témoignage Libanais - Poussée par son devoir, elle reconstruit Beyrouth.

News - 27/05/2021

Réveil à 7h30, café dans la foulée, comme chaque semaine, avec les volontaires de SOS Chrétiens d'Orient, je vais apporter mon aide pour déblayer le quartier de la Quarantaine à Beyrouth. Nous nous promenons dans les ruelles, qui faisaient le charme des alentours du port avant qu'elles ne soient dévastées par l'explosion du 4 août 2020, avant de tomber sur le bureau d'Offre-Joie, association libanaise qui s'occupe principalement de la reconstruction de la ville. Nous nous joignons à ses volontaires chaque semaine pour apporter notre pierre à l'éternel renouveau de Beyrouth.

sos chretiens orient liban chantier de renovation beyrouthNous poursuivons notre chemin jusqu'au bâtiment A12 partiellement détruit, pour y travailler à la chaîne, dans une ambiance chaleureuse et joyeuse. Il s'agit de vider le bâtiment des gravats qui l'encombrent ou faire parvenir le matériel nécessaire à sa reconstruction. J'y rencontre Isabelle, jeune libanaise de 20 ans. Elle vient cinq fois par semaine offrir de son temps pour la reconstruction de son quartier. Immédiatement, je suis interpellée par sa joie de vivre, ses yeux pétillants, son entrain, ses manières maladroites mais pleines de cœur et de courage.

Isabelle habite à seulement 10 minutes du port de Beyrouth. L'immeuble qu'elle occupe a heureusement été épargné mais beaucoup de ses amis n'ont pas eu cette chance. Beaucoup se sont retrouvés séparés de leur chez-eux. Des bâtiments entiers se sont effondrés emportant avec eux les souvenirs de ceux qui les habitaient. Ainsi, plus de 300 000 Libanais ont perdu leur logement lors de cette catastrophe. Mais au-delà du matériel, beaucoup y ont perdu leur vie et d'autres en garderont à jamais des séquelles physiques et psychologiques.

Isabelle vit seule avec son petit frère. Son oncle, voisin du dessus, vient régulièrement leur rendre visite et s’assure de leur bien-être. La crise du coronavirus et l’explosion du port ont totalement chamboulé le quotidien de sa famille. Immigrée en Australie, sa mère est pour l’instant bloquée loin du Liban. Quant à son père, à cause de sa santé fragile, il s'est réfugié dans le Mont-Liban pour éviter toute contamination. Cela fait un an que ses parents ne se sont pas vus. Elle porte donc sur ses épaules la responsabilité de son petit frère.

Pourtant, il y a quelques mois, elle aussi était en Australie ! Etudiante depuis 3 ans en sciences paramédicales, elle y réalisait un stage obligatoire lorsque la terre a tremblé dans la capitale libanaise, le 4 août 2020. Ce jour tragique, elle découvre les terribles images de sa ville meurtrie à la TV ! Des mois durant, elle fulmine, observe, espère rentrer dans son pays natal pour aider les siens mais ses études ne sont pas terminées ! Elle souffre alors profondément, se sent égoïste et lâche à l'idée de rester immobile dans un pays qui n'est pas le sien. Elle rêve de rejoindre ses amies d'enfance qui aident dans les quartiers qui arborent le port. Alors lorsque la fin de son stage approche, elle concrétise son souhait. Poussée par le sens du devoir, animée par une volonté sans limite, elle achète son billet retour, direction un Liban défiguré.

Son récit et ses récentes expériences ne laissent personne indifférent. Je sens en elle une force incroyable et une volonté de faire de son mieux à son échelle pour relever un peu son pays. Au fil des semaines, nous créons une amitié forte, ponctuée de rires et de moments partagés.

sos chretiens orient liban coucher de soleil sur le port de beyrouth apres explosionMalgré nos différences culturelles, linguistiques et historiques, je me sens proche d'elle. Toutes deux issues de la génération Y, nous partageons des rêves d'une future vie que l'on idéalise trop souvent, tout en gardant à l'esprit les difficultés que chaque jour apporte. Je ne peux imaginer ce qu'elle vit en ce moment : le cœur brisé devant ces immeubles déchirés du port. Un quartier qu'elle connaissait comme sa poche, où elle se retrouve désormais désorientée. Je ne peux imaginer la crise financière que le pays entier traverse pour l'instant. Mais j'essaye de comprendre et je m'inspire de cette force qui se dégage de mon égal de 20 ans.

Si Isabelle rêve de travailler dans le domaine paramédical c'est avant tout pour apporter son aide dans les pays en guerre. Ces peuples qui se confrontent militairement lui rappelle son pays. Des affrontements qu'elle n'a guère connus mais qui l'entoure au quotidien à travers les récits de ses ainés. Elle aimerait user de ses mains pour soigner les blessés. Elle ressent au plus profond d'elle-même ces souffrances vécues par un peuple tourmenté depuis des années ou par son père, encore jeune lors de la guerre 75-82, mais marqué de toute son âme. Fils d'un militaire récompensé, il a grandi dans un environnement brutal. Rigueur, discipline et peu de place réservée à la douceur. Elle me décrit son père comme quelqu'un de vrai, honnête mais d'une véritable dureté.

Isabelle a l'impression de devoir se battre, de se surpasser pour être à la hauteur et répondre aux attentes de son père. Gageons que son investissement sur les chantiers du port de Beyrouth lui apporte le sentiment d'accomplissement qu'elle recherche.