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L’Artsakh sous les bombes : la lutte pour la survie d’un peuple.

News - 08/10/2020

« On a entendu un gros boum ce matin, vers 7 heures. Après, ça s’est arrêté mais ça a repris et depuis ça n’arrête pas », raconte Arminé au Figaro.

Depuis maintenant près d’une semaine, Stepanakert, la capitale de l’Artsakh, est bombardée par l’Azerbaïdjan, obligeant la population à évacuer la ville ou à se terrer dans des caves.

civils hidding underground Armenian governmentDans les sous-sols des bâtiments se serrent les vieillards qui ont laissé leurs places aux enfants, dans les bus conduisant les habitants vers les régions plus sûres d’Arménie. Ils sont rejoints par quelques soldats revenus du front qui cherchent un peu de repos et donnent des nouvelles aux femmes inquiètes pour leurs maris et leurs fils. Là, ils attendent que les bombardements cessent, souvent dans le noir car les installations électriques ont été touchées, intentionnellement.

Stepanakert n’est pas la seule cible des tirs… toutes les villes à proximité de la ligne de front sont sous les obus et les bombes. A Chouchi, c’est le Centre culturel qui a été visé. « Ils sont des centaines au centre culturel. Il y a des enfants aussi, des tués. J’ai porté secours comme j’ai pu » souffle au Figaro un homme. La bombe a fait quatre morts et une quinzaine de blessés.

La communauté internationale timide.

Rien n’est épargné et les assauts répétés de l’Azerbaïdjan au nord et au sud, ainsi que les frappes aériennes et d’artillerie, montrent une volonté de couper l’Artsakh de ses voies de ravitaillement par l’Arménie. Les combats ne perdent pas en intensité depuis dimanche malgré les appels de la communauté internationale.

 La France, mais aussi la Russie et les Etats-Unis, en tant que co-présidents du groupe de Minsk en charge des négociations depuis 1992 ont appelé à un cessez-le-feu immédiat. Ce à quoi les deux parties ont répondu qu’elles continueraient le combat, l’Arménie car elle se défend et se proclame donc dans son plein droit, l’Azerbaïdjan car il exige comme condition préalable le retrait complet de l’Arménie du territoire de l’Artsakh, en plus d’excuses officielles.

On pourrait se demander pourquoi la communauté internationale se contente de déclarations. Il ne faut pas oublier que l’Arménie est membre de l’OTSC (Organisation du Traité de Sécurité Collective) une alliance militaire dirigée par la Russie, alors que l’Azerbaïdjan est soutenu par la Turquie, tant militairement que diplomatiquement, qui est toujours membre de l’OTAN.

La prudence est donc de mise chez tous ceux qui risqueraient de se faire aspirer par un jeu d’alliances… exceptée la Turquie qui encourage la guerre ! La seule intervention significative a été celle d’Emanuel Macron affirmant que les frappes de l’Azerbaïdjan à l’origine des combats n’avaient à sa connaissance « aucune justification ».

Un soutien important mobilisé par la diaspora arménienne.

Demonstration in front of the general consulate of Azerbaidjan in Los AngelesSi les Etats tardent à agir, les personnes elles réagissent. Centralisant les donations par le biais du « All Armenian Fund », la diaspora arménienne a récolté plusieurs dizaines de millions d’euros pour l’Arménie offrant un soutien humanitaire, médical et logistique. Elle s’est aussi fait entendre par des manifestations, parfois massives comme à Los Angeles où le centre-ville a été bloqué par la foule alors que le maire interpellait les autorités fédérales en faveur de l’Artsakh.

A l’inverse, l’Azerbaïdjan peine à rassembler. Il y a bien des nués d’internautes turcs qui inondent les réseaux sociaux mais pas de soutien international notable. A tel point que les ambassadeurs azerbaïdjanais en sont réduits à chercher à intimider ceux qui se prononcent en faveur des Arméniens, comme le député néerlandais Geert Wilders qui a annoncé soutenir ses « amis Arméniens chrétiens contre la violente barbarie islamique de l’Azerbaïdjan ». Il a pu lire avec stupeur une lettre de l’ambassadeur qui compare ses mots aux « slogans du parti National-Socialiste », et présente les Arméniens comme des barbares génocidaires qui auraient massacrés tout le Caucase…

Un conflit gelé depuis 1994.

a soldier of the Army of defence of Artsakh defending against the Azerbaidjani attackL’Artsakh est source de conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie depuis la chute de l’URSS. En effet, Moscou avait cru bon de rattacher administrativement le plateau montagneux à la république socialiste d’Azerbaïdjan. Ainsi lorsque le régime tombe, la population très majoritairement arménienne espère tout naturellement pouvoir retourner dans le giron de la république d’Arménie. L’Azerbaïdjan ne l’entend pas de cette oreille et fin 1992, les combats éclatent et durent jusqu’en 1994, après 30.000 morts et un cessez-le-feu précaire.

Le conflit fait l’objet d’une médiation menée par la Russie, les Etats-Unis et la France au sein de l’OCSE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) depuis 1992. Malheureusement, aucune solution n’a été acceptée : les Arméniens de l’Artsakh veulent être Arméniens et l’Azerbaïdjan se sentirait humilié de perdre 20% de son territoire.

Ainsi le cessez-le-feu est régulièrement violé, soit par des affrontements sporadiques, soit par des attaques de plus grandes ampleurs, comme en 2016, où la « guerre des Quatre Jours » fait plusieurs centaines de mort pour des gains extrêmement minimes par l’Azerbaïdjan, ce qui n’a pas manqué de fragiliser le régime.

Une nouvelle escalade causée par le nationalisme turc.

Le statuquo a cependant un nouvel ennemi : l’idéologie panturque d’Erdogan, président de la Turquie et Aliyev, président-dictateur de l’Azerbaïdjan. « Une Nation deux Etats », c’est ainsi que les deux pays définissent leur relation. Seule ombre au tableau : l’Arménie chrétienne et millénaire, survivante d’un génocide qu’ils ne reconnaissent pas, se tient entre eux…

We have one condition the unconditional total and immediate withdrawal of the Armenian armed forces from our territoryAinsi, usant de la richesse procurée par son pétrole, l’Azerbaïdjan s’emploie à s’armer massivement, avec un budget militaire équivalent au PIB de son petit voisin, achetant ses armes aux russes, aux turcs et à Israël.

Le 27 septembre, c’est un assaut massif et coordonné avec l’aide d’officiers turcs qui est lancé contre l’Artsakh. Aliyev est clair : l’objectif est la reconquête totale du plateau. Nikol Pashinyan , premier ministre de l’Arménie, l’est tout autant : l’Arménie doit résister car la Turquie cherche à finir le génocide inachevé un siècle plus tôt, comme il le confie dans plusieurs interviews à des médias occidentaux.

L’Azerbaïdjan se bat pour une idéologie, l’Arménie pour sa survie. Le président Aliyev ne peut pas se permettre une nouvelle humiliation, et la Turquie soutient son offensive par tous les moyens, quitte à employer massivement des djihadistes mercenaires venus de Syrie, comme l’ont confirmé de nombreuses sources dont le président Macron. 

En Artsakh, on lutte pied à pied pour une terre arménienne depuis toujours, comme en témoignent les nombreux monastères de la région. On lutte pour défendre le « premier pays chrétien au monde ». Et on lutte férocement pour que cessent les bombardements sur sa maison.

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