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Témoignage volontaire - De Beyrouth à la frontière syrienne, deux mois de mission humanitaire au Liban.

News - 04/10/2020

Après deux mois de mission, il est temps pour moi de quitter le Liban. Le Liban, une Nation ravagée, à bout de souffle, frappée de tous côtés, mais qui lutte pour se maintenir debout, fière de son identité et de son histoire.

            Le 17 juillet, lorsque j’atterris à Beyrouth, la situation du pays est déjà très délicate. La crise économique assomme le peuple libanais, la Livre libanaise ne vaut plus rien. Les habitants ne font plus confiance au gouvernement, accusé notamment de corruption. La situation est tendue et le climat se fait pesant. La crise du Covid-19 n’arrange pas les choses, le pays n’ayant pas été épargné par l’épidémie.

Après trois jours dans la capitale, je suis envoyé avec Matthieu, un autre volontaire, à Qaa, un village quasi-exclusivement chrétien situé dans la vallée de la Békaa, entre les chaînes montagneuses de l’Anti Liban et du Mont-Liban, à 5 kilomètres de la frontière syrienne. SOS Chrétiens d’Orient y est implantée depuis 2017, et est désormais un acteur majeur de la vie du village. Moi qui n’avais plus quitté la France depuis plus de dix ans, me voilà totalement déboussolé par ce que je vois.

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Mes premiers jours à Qaa sont une révélation. Je goûte au sens de l’accueil légendaire des orientaux, qui vraiment n’est pas un mythe. Les Libanais n’ont aucun problème à inviter chez eux des jeunes français qu’ils connaissent depuis peu, pour boire un café, partager le narguilé voire carrément un repas. « Tfaddal », « Ahla wa sahla », ces paroles de « bienvenue », qui résonnent à tout va, une centaine de fois par jour marquent l’achèvement de mon intégration rapide.

Intégration qui s’est confirmée par la suite, avec notre invitation à des fêtes célébrées dans le village comme par exemple les mariages. En effet, trois ou quatre jours après mon arrivée alors, que nous nous promenions le soir avec les autres volontaires dans les rues avoisinant notre maison, nous sommes interpelés par des musiques. Très vite nous comprenons qu’il s’agit d’un mariage. En nous approchant, nous sommes accostés par une personne qui à notre plus grande surprise, nous invite à participer aux festivités, chose évidemment totalement surprenante pour un Français.

Pendant au moins deux heures, nous chantons ou essayons tout du moins, apprenons quelques pas de dabké, la danse traditionnelle libanaise et faisons connaissance avec des personnes que nous ne connaissons pas du tout !

Je crois que je garderai longtemps dans ma mémoire le souvenir de cette soirée. Elle est l’illustration parfaite de la joie de vivre des Libanais, qui malgré les épreuves continuent de vivre. Je pense que cet état d’esprit manque en France. Nous accordons souvent trop d’importance aux mauvaises choses, en oubliant de vivre simplement, en communauté.

Evidemment, notre mission à Qaa ne consistait pas seulement à découvrir les coutumes occidentales, tel des touristes venus passer des vacances.

Notre mission est de venir en aide à la population du village qui compte sur l’association pour aider la ville à affronter les crises et la situation actuelle. Nous portons donc plusieurs projets à Qaa, très différents les uns des autres : réhabilitation d’un car-wash pour une famille dont le père était décédé l’hiver précédent et qui n’a encore aujourd’hui aucune source de revenus ; projet de bourses pour les familles des élèves scolarisés dans la ville, grandement endettées pour la plupart ; un projet d’achat de poules de maison pour les distribuer aux familles.sos chretiens orient liban temoignage volontaire cours site

Parallèlement, trois matins par semaine, nous organisons des activités au CLAC (centre de lecture et d’animation culturelle) avec les enfants du village. Pendant deux heures, nous jouons au foot ou au basket avant de peindre ou de sortir au parc. Une trentaine d’enfants turbulents à gérer à quatre n’est pas toujours chose aisée ! Mais tous ces enfants sont d’une richesse incroyable, et ces heures passées avec eux sont inoubliables.

Inoubliables, peut-être, mais un peu fatigant quand même, il faut bien l’avouer, car ces enfants qui pour la plupart étaient agés de moins de 10 ans, avaient une vraie énergie à revendre.

Cependant cela n’entamait pas pour autant notre capitale physique et heureusement car cette activité n’est pas de près ou de loin la plus éreintante ! En effet, pendant trois jours chaque semaine, nous changeons de décor en nous rendons à Jdeideh, chez le Père Jean Nasrallah, prêtre grec-catholique en charge de la communauté locale. Il y a plus de vingt ans, celui-ci s’est lancé dans la construction d’un sanctuaire comprenant une église qu’il a lui-même édifié et une grotte dédiée à Saint-Antoine-le-Grand qu’il a creusé de ses propres mains. Aujourd’hui, deux terrains de football et de basket permettent aux enfants chrétiens de Jdeideh de venir se retrouver pour jouer après 17 heures quand la chaleur commence à s’estomper. Nous en profitons pour nous joindre à eux et nous dépenser un peu, ce qui est presque impossible sous la chaleur écrasante de Qaa. 

Le matin, nous nous réveillons tôt pour travailler dans les potagers à ramasser les tomates, les aubergines, cultiver les pommes de terre… Nous allions avec le Père emmener paître les moutons et les chèvres, leur donner à manger, les traire (après une bonne course pour les attraper, ça ne se laissent pas toujours faire !). Nous passions aussi un certain temps à ramasser les déchets que les enfants laissaient derrière eux (bouteilles de plastique, emballages de bonbons, etc. Les enfants libanais n’ont en effet pas la même éducation que nous concernant l’écologie et la gestion des détritus, dès qu’ils finissent une bouteille d’eau, ils la jettent par terre, même si elle est encore à moitié pleine ! Nous avons essayé de mettre en place un système de poubelles, avec le tri sélectif… ce fût un échec cuisant. Mais bon, on leur pardonnera ! Cela n’a pas l’air comme ça, mais en réalité ce genre de travail est très reposant, vivifiant, et permet de respirer un peu après nos jours bien chargés à Qaa. Et le soir, on buvions un bon thé avec Abouna Jean ainsi qu’avec des jeunes de 16 à 20 ans qui viennent là pour se retrouver.

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Je commence tout juste à m’habituer à la ville et à comprendre les enjeux de ma présence ici ; bref, à me faire une place parmi les adultes et les enfants libanais. Mais alors que cela fait 3 semaines que je suis à Qaa, un événement vient définitivement perturber le relatif calme de ma mission. Le 4 août, l’explosion de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium ravage le port de Beyrouth. Dans l’urgence, je fais mes valises direction la capitale pour porter secours aux familles dévastées.

Mais avant cela, j’ai vécu je pense le souvenir le plus marquant mais en même temps le plus triste de ma mission. Nous avons en effet participé à l’enterrement de Sahar Fares, jeune femme de 24 ans pompier volontaire et originaire du Qaa, morte dans l’explosion en accomplissant son devoir. Nous étions chargés de mettre du gel hydroalcoolique sur les mains des personnes venant rendre hommage à Sahar, vérifier que chacun portait un masque. C’était très impressionnant. Tout le village est venu, soit près de 5000 personnes. La procession en son honneur a traversé tout le village, il y avait des feux d’artifices dans les airs partout, pendant au moins une demi-heure. Le cercueil était visible de tous, presque secouer dans tous les sens, avec juste derrière le jeune fiancé en larmes de Sahar, Gilbert, lui aussi soulevé par la foule. Nous avons appris plus tard que leur mariage était prévu l’été suivant, et Gilbert a décidé en l’honneur de sa fiancée de faire la procession comme quand on célèbre un mariage au Liban, avec les deux nouveaux époux élevés par la famille et les amis et dansant. En France, on a parfois tendance à contenir son émotion quand on est en public, même pour des funérailles. Ici au Liban, ce n’est pas du tout le cas. J’ai vu beaucoup de larmes, entendus des cris de détresse. Le plus dur a été la sortie de l’église, avant de se rendre au cimetière. Il fallait que je remette du gel sur les mains de tous, et notamment sur les membres de la famille et les amis de Sahar. Beaucoup pleuraient à chaudes larmes et pouvaient à peine avancer, je me sentais vraiment ridicule avec mon flacon. Ce qui est admirable et que je retiendrai par-dessus tout, c’est que la famille nous a invités à participer à la collation après la mise en terre, et nous ont chaleureusement remerciés pour notre service. Je pense que j’aurai ce souvenir gravé à jamais dans ma mémoire.

Les deux semaines qui suivent sont les plus intenses que j’ai vécu en mission. La moitié de la ville est touchée, les dégâts sont inimaginables, tant sur le plan humain qu’au niveau des infrastructures. La destruction répond à la colère. Pour les Beyrouthins, c’est la goutte de trop.

Tous les jours, la Place des Martyrs est envahie par une foule de Libanais en colère. On assiste impuissant à la prise d’assaut des ministères par les manifestants. J’apprends médusé que beaucoup demande un retour du mandat français dans le pays pour mettre fin à la corruption et à la pauvreté. Je ne sais quoi répondre, je suis pris de cours !

La ville est vraiment sous tension. A l’urgence de rechercher les potentiels survivants sous les décombres, se rajoute la nécessité de déblayer les quartiers touchés pour éviter de nouvelles blessures.

sos chretiens orient liban temoignage volontaire chantier siteJe me souviendrai toujours de ce que j’ai vu à Beyrouth. La détresse dans les yeux des Libanais que j’ai pu rencontrer, mais aussi une forme de détermination à enfin faire changer les choses, à s’engager. Ainsi, les jeunes s’investissent et sortent de leur canapé pour agir. C’est le cas des volontaires de la « Nation Station » que nous connaissons bien maintenant et avec qui nous travaillons main dans la main pour les personnes les plus vulnérables.

La journée, nous nous donnons à fond en déblayant des hôpitaux, les écoles, les appartements, ou en constituant 1500 colis alimentaires (19 tonnes !) pour le distribuer dans les quartiers de Mar Mikhail et Geymazé, très durement frappés par le souffle de l’explosion.

Quelquefois, au cours de ces opérations, nous sommes dépassés par la situation. Ainsi, à Geymazé, alors que nous nous étions préparé à toutes les éventualités, nous sommes submergés par un flot de de Libanais et de Syriens exilés affamées. En quelques instants, nous sommes encerclés. Pour des raisons de sécurité évidentes, nous sommes contraints de quitter le terrain.

C’est lors de ces moment-là que nous nous rendons vraiment compte de la complexité de la situation et de l’ampleur du désastre humanitaire. Nous, jeunes volontaires français qui sortons de notre zone de confort, faisons réellement face à la misère, à la pauvreté. Je pense sérieusement qu’il faut être allé sur le terrain, face à ces gens, pour vraiment comprendre ce que vit le Liban aujourd’hui.

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Après deux semaines à Beyrouth, je suis de retour à Qaa. Avec l’arrivée des grosses associations et l’opération d’urgence étant achevée, la présence de tous les volontaires français dans la capitale n’est plus nécessaire. Quitter Beyrouth me pince le cœur car j’y ai noué de nouvelles relations très fortes et beaucoup apprécié soutenir les Libanais dans cette nouvelle épreuve.

Mais retourner dans la Békaa m’a fait beaucoup de bien, car je me suis ressourcé après ces quinze jours passés dans le bourdonnement incessant de Beyrouth. J’ai retrouvé mes camarades ainsi que les enfants du CLAC et des amis qui me sont chers, dont notre professeur d’arabe, Lena, une femme extraordinaire qui nous donne gratuitement deux cours par semaine. Toujours très souriante et accueillante, elle nous invite régulièrement chez elle à partager de bons manouchés ou des crêpes faits maison (oui, des crêpes ! ma Bretagne natale m’avait un peu suivi !). Je pense aussi aux propriétaires de notre appartement, Samia et Marwan, ainsi que leur fille Rouba, avec qui nous jouons souvent aux cartes après un repas copieux.

Je n’oublie pas la famille kurde qui a fui la Syrie il y a six ans. Les quatre premiers enfants sont des habitués du CLAC, et leurs parents nous invitent régulièrement à prendre le café et à manger, malgré leur grande pauvreté. Dans un pays qui n’est pas le leur, et dans un village majoritairement chrétien alors qu’eux sont musulmans, ils ont malgré tout réussi à s’implanter, à s’intégrer, à construire un nouveau foyer, et sont toujours prêts à accueillir les bras ouverts.

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 Après deux mois, ma mission se termine. Cette expérience aura été pour moi une grande aventure, notamment sur le plan humain.sos chretiens orient liban temoignage volontaire site

Je suis persuadé que les Libanais m’ont autant donné que ce que moi je leur ai apporté, voire plus. Sur place, nous ne servons pas à grand-chose ; nous n’allons pas sauver le pays, loin de là.

Notre importance réside dans l’exemple. Nous sommes là pour montrer à nos frères libanais que nous, chrétiens français, pensons fortement à eux, et que nous voulons maintenir le lien fort qui unit nos deux pays.

Si le Liban tombe ou perd son identité, les conséquences pourront être très graves, non seulement pour le Proche-Orient mais sans doute pour nous aussi en Europe, et le reste du monde en général. Alors, maintenons le lien, et engageons-nous auprès du peuple libanais, qui a tant besoin du soutien de ses frères aujourd’hui !

Louis-Marie, volontaire au Liban.