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Un SOS, une réussite - « Bâtir pour rester »

News - 10/09/2020

JOUR 1

Le 4 juillet 2015, Monseigneur Jeanbart, archevêque grec-melkite catholique d'Alep inaugurait son centre formation aux métiers du bâtiment « Bâtir pour rester » avec ces quelques mots : « Si vous nous voulez du bien, aidez-nous à rester chez nous. »

Ayant appris qu'un ébéniste se cachait parmi nos volontaires le prélat nous proposait en janvier 2018 de former quelques jeunes syriens aux fondamentaux de la menuiserie, pour leur permettre de réaliser des objets du quotidien et d’œuvrer à leur mesure à la reconstruction de la ville.

A la fin janvier 2018, neuf élèves syriens se sont inscrits pour assister à ce cours un peu spécial ! Au programme : technologie et utilisation des différents outils manuels et, dans un second temps, des machines à bois.

Une fois les présentations achevées, les démonstrations en tout genre débutent. La traductrice intègre et réexplique simultanément les différentes notions aux jeunes élèves, attentifs et curieux.

sos chretiens orient syrie aterlier batir pour rester aleppinBientôt c'est leur tour, les premiers traits de scie sont gauches et imparfaits, mais chaque nouvel essai gagne en précision et en exactitude, de la même manière que dans un travail professionnel l’exigence est au dixième de millimètre près.

Je leur explique le fonctionnement et le maniement des différents outils : trusquin, ciseau, varlope, pied à coulisse...

La traductrice se démène pour trouver aussitôt une traduction en arabe, parfois inexistante !

Les copeaux couvrent peu à peu le sol d'un tapis doré, ils embaument le bois frais, de cette même odeur qui hante les ateliers de nos grands-pères.

Ne s'entend plus alors que le son de la scie qui mord le bois, parfois couvert par le vrombissement d'une machine en action. Un élève vient me voir et me tend sa pièce, tout fier de son tracé. On ne se comprend pas mais je devine dans ses yeux l'approbation qu'il cherche dans les miens.

L’atmosphère est légère, autant que studieuse... Ils ne manquent pas une occasion de rire de mes trois mots d'arabe mais devant l'établi je devine leur soif d'apprendre, et de comprendre, et c'est le geste seul qui suscite leur admiration.

Le cours quotidien de 3 heures s'achève sur une brève séance de nettoyage, qui ne freinera en rien leur enthousiasme.

La reconstruction de la Syrie nécessitera probablement la participation d'acteurs extérieurs mais se fera d'abord par et avec le peuple syrien. Aussi la formation des jeunes, notamment aux métiers du bâtiment doit devenir une priorité pour les aider à rebâtir eux-mêmes leur pays.

Nous saluons le travail de Monseigneur Jeanbart auprès des chrétiens d'Alep, à travers les nombreux projets de reconstruction, notamment à l'école Al-Iman. Par l'énergie déployée pour relever les murs et les hommes il demeure un exemple pour nous et pour tous ceux qui croient en la Syrie.

JOUR 2

La porte est refermée, ouverte sur la rue silencieuse dans la fraîcheur des matins d'hiver. Alep s'est levée avec moi, et j'aimerai avoir le temps de m'y perdre mais je file sans détour, la tâche est grande et le temps manque. Le premier groupe d'élèves passera la porte dans une heure et il reste tout à faire. Je prépare les pièces futures, supports indispensables aux démonstrations, puis affûte à nouveau les outils utilisés la vieille, en quelques minutes je suis couvert de copeaux, les mains noircies par l'affûtage et les vêtements couverts de poussière.

Notre traductrice, Rasha arrive la première, seulement précédée de son indicible entrain ! Après avoir répondu à notre appel au lancement du projet, elle est rapidement devenue une pièce maîtresse, capable d'autant de pédagogie et de douceur avec les élèves en difficulté que de fermeté avec les plus jeunes, souvent déconcentrés !

Le cours débute sur une rapide présentation des objectifs de la séance, puis, au terme d'un premier exercice de sciage, je leur explique au moyen de croquis et de démonstrations les principes de l'affûtage. Le geste est technique et nécessite une pratique certaine, mais ils persévèrent et sont résolus à réussir. « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage ».

sos chretiens orient syrie centre abtir pour rester alep volontairesEn parallèle j'explique aux volontaires français l'utilisation des différentes machines à bois. Toupie, dégauchisseuse, raboteuse, à chacune sa fonction, ses gestes, ses pièges et ses techniques. De nouveau les copeaux s'éparpillent et s'amoncellent au pied des établis, ajoutant à l'odeur amère de l'huile celle plus légère du bois fraîchement scié.

Les aiguilles s'alignent, déjà, sonnant midi et la fin du cours, en quelques instants le sol est dévêtu de son tapis de copeaux, les outils sont nettoyés et rangés, chaque pièce retrouve sa place dans l'atelier qui se tait et s'éteint, jusqu'au cours suivant.

JOUR 3

Il s'appelle Joseph, et chaque matin, à l'heure dite, il m'ouvre la porte de l'atelier. Quelques instants plus tard il nous apporte un thé et un café brûlant, sucré pour l'un, serré pour l'autre, il a noté nos habitudes et ne nous demande plus désormais. L’accueil oriental... Nous nous souviendrons de celui qui nous fut fait ici, au centre de formation aleppin de Monseigneur Jeanbart, archevêque grec-melkite catholique d'Alep.


sos chretiens orient syrie centre batir pour rester monseigneur jeanbart et volontairesCelui-ci nous fait aujourd'hui l'honneur de sa présence lors d'une brève visite à l'atelier. Saluant les élèves présents ce matin il s'enquiert de l'avancée des cours et des projets initiés. La visite est brève mais ce fut la première occasion pour les élèves et certains volontaires de rencontrer l'archevêque, qui nous ouvrait il y a quelques temps ses ateliers pour former les jeunes de sa paroisse, en nous donnant également la possibilité de réaliser des fenêtres destinées à une maison que nous restaurons.

Pour nos jeunes élèves l'apprentissage continu ; ils apprennent aujourd'hui un autre des fondamentaux de la menuiserie : le mortaisage. Je leur explique le traçage et les différents gestes, retranscrit par notre traductrice pour qui les termes techniques du métier, dans les deux langues, n'ont désormais plus de secrets !


Certains élèves, tout à leur travail, restent bien au-delà des horaires convenus pour le cours... Chaque matin, leur entrain et leur application me donne l'énergie nécessaire pour continuer à me lever pour venir transmettre ce que j'ai moi-même reçu, pour mettre mon petit bagage de savoir-faire, de connaissance et de jeunesse à leur service, au service des Aleppins et des chrétiens de ce pays.

Bâtir pour rester, apprendre pour rester... Demain je saluerai mes élèves, je saluerai leur travail et leurs progrès, je saluerai leur soif d'apprendre et leur amour du travail bien fait. Demain, dernière leçon, dernière occasion de leur transmettre quelques-unes des ficelles du métier, dans le geste, cent fois répété, dans le tracé, effacé, retracé, pour un demi millimètre manqué, dans la patience à l'ouvrage, dans l'amour du bel ouvrage. Peut-être, parmi eux, se cache un futur fameux menuisier, un nouvel aleppin qui mettra sa tête et ses mains au service des siens, qui passera vingt, trente, ou quarante ans de sa vie derrière son établi, dans cette pénombre qui est l’apanage des ateliers d'artisans, à dessiner et créer pour redorer sa ville. Mais cela ne m'appartient plus ! Il leur faut choisir désormais de continuer leur apprentissage ou de trouver une autre manière de gagner leur pain.

Nos actions en Syrie et partout à travers le Proche-Orient ne peuvent se limiter aux donations ou à la reconstruction, aujourd'hui l'urgence est aussi à la préservation et aux rapprochements de nos cultures, et à tout ce qui conforte les chrétiens à rester sur la terre de leurs ancêtres.

Au nom de SOS Chrétiens d'Orient, je tiens à remercier une nouvelle fois Monseigneur Jeanbart pour l’accueil qu'il m'a été fait à « Bâtir pour rester » et pour les possibilités qu'il nous a ouvertes en nous laissant libre accès à ses ateliers. Je remercie également les employés du centre, notamment pour les dizaines de litres de thé préparés et servit en quelques semaines, Rasha notre traductrice émérite, pour son éternelle bonne humeur et pour son travail auprès des jeunes, et enfin les huit élèves qui m'ont été confiés, pour ce qu'ils m'ont appris sur le métier de professeur et avec qui j'ai redécouvert la joie de transmettre.

Titouan, volontaire en Syrie en hiver 2017-2018.