Actualités

Témoignage de vie – L’histoire exceptionnelle du sanctuaire du Père Jean au Liban

News - 03/08/2020

A l’ombre du chaleureux soleil qui rayonne sur la vallée de la Bekaa, dans une des pièces de son sanctuaire, le Père Jean Nasrallah nous rejoint enfin, délaissant quelques minutes son travail harassant. Sage, l’homme aux traits dessinés par l’effort, et aux yeux brillant d’énergie, accepte de nous confier un peu de sa vie. Une vie à la hauteur des lieux dans lesquels il nous accueille : lumineuse et captivante.

D’une voix calme chevrotant un français maîtrisé, le Père révèle un peu des secrets de sa foi et de sa force, qu’il puise dans son histoire. Une histoire intime et liée à celle de son pays, le Liban. Une histoire tumultueuse qui réclame une attention quasi-religieuse.

SOS Chrétiens Orient Père Jean cultures minJuin 1978. La guerre civile libanaise longue de quinze ans, fait rage. Attaqués par l’armée syrienne, plus de la moitié des habitants fuit Qaa et sa région pour Beyrouth. Il n’y a ni travail ni université et règnent la mort et la peur. Le Père a 10 ans, cette année-là, quand 26 jeunes chrétiens, dont 3 de ses oncles, se font massacrer dans la forêt par l’armée du pays levantin voisin.

« Servir Dieu un peu plus ». Depuis cette tragédie, ces mots raisonnent dans l’esprit du jeune garçon de 10 ans, nous explique-t-il. Mais la vie religieuse qui l’attend est loin des schémas habituels. Sa quête de vérité prend ainsi forme dès son plus jeune âge dans les écoles chrétiennes suivies de plusieurs années de théologie. Entré dans les ordres, il réalise que sa place n’est pas dans un couvent mais au cœur de sa région, auprès des habitants de la Bekaa libanaise. « Comment puis-je ressentir le besoin des gens si je reste dans un environnement où tout est assuré ? »

Avec l’aval de l’évêque de Baalbek, chef-lieu de sa terre natale, il repousse son ordination, soucieux de discerner sa vocation, et rejoint Qaa pour se mettre au service des jeunes du village. Enseignements, animations paroissiales, création d’un groupe de scouts ou encore mise en place de tournois de basket avec l’association Foi et Lumière… il y en a pour tous les goûts !

Au fil de la discussion, le soleil éclatant se fait de plus en plus lourd. Le Père balaye les mouches et la pièce du regard avant de reprendre le récit de sa vie. Les volontaires tendent l’oreille et l’écoutent avec attention, captivés.

Le décor de la Bekaa aride se métamorphose en forêt tropicale. C’est à Bahia, au Brésil, que s’envole le Père Jean. Là-bas, harmonie, joie et charité sont au rendez-vous. L’association Point Cœur l’accueille dans leur ferme parmi les nombreux autres bénévoles. On y coupe du bois, on y joue au ballon avec les enfants des rues, on y prie avec ferveur, le tout dans le plus grand dénuement, sans électricité et sans gaz. Fortifié par cette expérience, il revient à Qaa en 1997, résolu à devenir prêtre dans la paroisse voisine : Jdeidé.

SOS Chrétiens Orient Père Jean portraitC’est dans ce petit village de la Bekaa qu’il est frappé d’une intuition alors qu’il célébrait la messe de la saint Antoine, dans la matinée du 17 janvier 2001. Il en ignore les raisons mais son idée est claire : il doit construire une église dédiée à Saint Antoine près de la rivière, à deux kilomètres et demi de la ville. Alors même que la petite communauté chrétienne du village d’environ trois-cents familles n’a pas nécessairement besoin d’une église supplémentaire, l’intuition du Père dépasse la logique purement pratique. Pour mener à bien son projet spirituel, il obtient de ses paroissiens un terrain vide de 4000m2. De cette terre aride où rien ne poussait naîtra un havre de paix prospère et fertile, entièrement dédié aux chrétiens des alentours, en l’honneur du Seigneur.

Le sanctuaire Saint-Antoine, de son nom arabe Mar Mtanos, prend vie pas à pas. La création du formidable ensemble, que les volontaires connaissent aujourd’hui, commence en 2003 avec une grotte devenue chapelle intime au creux de la vallée. Cette première étape symbolique renvoie à l’histoire extraordinaire du Saint Patron des lieux, qui vivait lui-même dans une grotte à l’aube du XIIIème siècle, et ne fut possible qu’avec l’aide appliquée des jeunes de Jdeidé. C’est en cela que repose le secret du Père.

Son contact est facile et ses idéaux immenses. « Quand les jeunes phalangistes de la Bekaa se sont fait fusillés en 1978 j’ai compris que ma mission c’était eux, ces jeunes. » Dès ses 10 ans, l’idée d’un monde plus tendre, plus sain, d’une jeunesse sacrifiée à sauver résonna en son cœur pour finalement prendre forme avec son sanctuaire sorti des entrailles de la terre. « Dès les débuts de mon projet, Dieu mit sur ma route un jeune garçon de la paroisse qui faisait partie de l’armée libanaise. Il menait une vie loin de Dieu, loin de tout » déplore-t-il, maussade, avant que ses traits ne s’illuminent à la suite de cet épisode clé.

Il nous relate alors l’amitié qu’il forma avec ce jeune suite à sa déclaration inattendue : « Je fais vœux de travailler dans un couvent pendant deux semaines. Prends-moi avec toi ». Ce lieu était encore désert mais le Père accepte. Le « couvent » n’était alors qu’un simple terrain non construit, et il a fallu ramener une caravane pour le loger. La construction de la grotte put ainsi commencer.

Les semaines passèrent et il resta une année entière, quittant définitivement l’armée pour entamer sa quête de Vérité. « Il était très costaud mais détruit en son for-intérieur, sans références ni point d’accroche. Son travail au sanctuaire a changé sa vie et a formé l’homme de foi qu’il est devenu ». En effet, ce jeune a décidé de devenir religieux ! Sa rencontre avec le Père Jean aura donc été un chamboulement total dans sa vie.

Petit à petit il découvre la nécessité de l’église : au début les gens n’acceptaient pas l’idée d’une troisième église loin du village. Ils avaient peur que des personnes mal intentionnées ne profitent de leur éloignement pour venir les cambrioler. Mais au fur et à mesure la confiance s’installa, et quelques maisons furent construites.

La crise économique a ensuite été un grand frein aux travaux. Faute de moyens financiers, il a dû faire de nombreuses pauses. De plus, des vols réguliers et des problèmes de savoir-faire affaiblissaient le projet conduisant à un retard conséquent du chantier.

Mais grâce à Dieu, ils ont pu être terminés juste à temps, seulement une demi-heure avant le début de la messe d’inauguration, prévue de longue date. Cet exemple illustre bien la façon dont se sont déroulés les travaux : beaucoup de problèmes surgissaient sans prévenir, harassant le Père, qui ne peut s’empêcher de faire une comparaison avec saint Antoine, souvent mis à terre par le démon. Mais toujours Saint Antoine se relevait et retournait au combat, et toujours des solutions arrivaient pour permettre la bonne continuité de la construction : des solutions souvent inattendues voire même inespérées, comme si finalement rien ne pourrait jamais entraver ce projet au service d’une cause nous dépassant.

Le 28 mai 2017, alors que la guerre est toujours féroce contre les forces de Daech, positionnées dans les montagnes avoisinantes, une grande fête est organisée pour inaugurer l’église. Plus de mille personnes sont présentes, venant de toutes les paroisses locales, ainsi que de nombreux musulmans. 2017 fut décidément une année à marquer d’une pierre blanche, puisque c’est également à ce moment-là que fut creusée dans la grotte une petite chapelle dédiée au pape Jean-Paul II.

Le terrain est ainsi devenu le cœur d’un nouveau lieu de vie.

Des jeunes peuvent y venir pour y organiser des animations, des petites fêtes, des rassemblements scouts, les familles peuvent venir y pique-niquer… Le Père a même fait installer des terrains de foot et de basket ! Il appelle tout cela « son jardin de village plein de vie ».

Aujourd’hui, l’église a permis de faire évoluer la région. Elle représente plus de sécurité, elle a apporté de l’électricité, et surtout, elle facilite la récolte des champs chrétiens et musulmans, grâce à un bon réseau d’irrigation.

Lors de cette année 2017, il fit la rencontre d’Elise, une volontaire de SOS Chrétiens d’Orient, qui lui proposa de financer le forage d’un puits de 32 mètres de profondeur avec des systèmes d’irrigation, afin d’arroser les terres agricoles chrétiennes de Jabboulé. L’installation permet désormais d’irriguer les 370 hectares de terres cultivables entourant le village, et fait vivre un nombre important de famille et de jeunes du village.

SOS Chrétiens Orient père Jean Liban groupeSOS Chrétiens d’Orient parvient à récolter plus de 30 000 euros pour mener à bien l’opération « Un puit pour les chrétiens de la Bekaa ». L’aide apportée par l’association ne s’arrête pas là, puisqu’en 2019 les donateurs financent l’achat de plants de lavande nécessaire pour fabriquer de l’encens et du savon, à travers un projet de distillerie. De plus, depuis début 2020, des volontaires viennent toutes les semaines pour l’aider à creuser la grotte et à entretenir ses potagers, et en profitent également pour se ressourcer en jouant avec les enfants.

Le Père Jean s’arrête pour méditer un court instant sur son œuvre. Il reprend ensuite en expliquant que jamais il n’aurait cru faire un centre aussi grand, il n’avait imaginé au départ qu’un simple lieu de prière. « Dieu a bien fait les choses, il n’y avait pas un seul ingénieur dans le projet ».

Aujourd’hui, la crise écrase le Liban. Il n’y a plus d’argent dans les banques, les familles autrefois autonomes se retrouvent en difficulté. Les produits de première nécessité deviennent eux aussi hors de prix, un réfrigérateur coûte ainsi 600 $ ! La famille libanaise aux revenus limités n’a plus les moyens de vivre comme avant : c’est une guerre de tous les instants.

Sixtine, chargée de communication au Liban.