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La mosquée Sainte-Sophie, ou comment la Turquie a effacé les chrétiens de son histoire.

FR - 24/07/2020

12 juillet 2020, la cour suprême de Turquie se prononce en faveur du changement de statut de la Basilique Sainte-Sophie. L’ancien siège du patriarcat de Constantinople est désormais ouvert au culte musulman ; l’édifice transformé en mosquée.

Atatürk Erogan ADEM ALTANAFPGettyLe geste du président Erdogan est lourd de sens alors que le fondateur de la Turquie moderne Moustapha Kemal, Atatürk, prétendait offrir Sainte-Sophie à l’humanité : en 1934 il faisait de la basilique, convertie en mosquée par les Ottomans au XVème siècle, un musée. La tendance actuelle est de présenter cet acte de juillet 2020 comme une rupture avec la vision kémaliste et la tradition républicaine de la Turquie depuis 1923. Un revirement politique, un retour en arrière du pays se réclamant de la modernité et de la laïcité… La réalité est plus nuancée.

Quand Atatürk fait de Sainte-Sophie un musée, le geste est loin d’être désintéressé. C’est un signal que le dirigeant adresse au monde. En « offrant » un tel monument, il donne une façade moderne de laïcité et de tolérance à son Etat. Une façade qu’Erdogan viendrait donc effriter. Dans les faits, il y a ce qu’Atatürk et la république d’avant Erdogan font « pour la galerie » et ce qui a été fait en parallèle pour affirmer la puissance turque. Quitte à se débarrasser des chrétiens, quitte à faire couler le sang.

Une république laïque et tolérante une fois qu’elle est vidée de ses « allogènes ».

Ce sont bien des Turcs de Moustapha Kemal qui attaquent en 1920 des Arméniens survivants du génocide, réfugiés en Cilicie. 30.000 d’entre eux sont massacrés. C’est sous l’impulsion des kémalistes qu’a lieu le « grand échange », quand les Grecs d’Asie mineure sont contraints de quitter l’Anatolie. Ce qui leur est reproché ? Le fait de ne pas être Turcs, car chrétiens grecs.

grand échange 1923La république de 1923 est unitaire, parlementaire, constitutionnelle et laïque mais doit avoir une majorité écrasante de musulmans. Par ailleurs, en 1934, l’année où Atatürk fait de Sainte-Sophie un musée, les communautés juives de Thrace subissent des pogroms. En 1955, c’est dans cette république laïque, héritière d’Atatürk, celle avec laquelle Erdogan est censé rompre, que de nouveaux pogroms ont lieu. Cette fois-ci, la population grecque d’Istanbul est visée. Les orthodoxes sont alors expulsés de cette ville. S’agit-il d’une prémisse à la transformation de la basilique en mosquée ? Lors de la sanglante invasion de Chypre par l’armée turque, l’exode est imposé aux Chypriotes grecs orthodoxes, en plus des saccages d’églises, des enlèvements de prisonniers et des viols de jeunes femmes commis par les militaires.

Surb Nshan church SebastiaUn siècle après l’ascension de Moustapha Kemal, un pouvoir à nouveau fort en Turquie choisit de transformer encore Sainte-Sophie. Dans l’ancienne Constantinople, la vieille basilique est utilisée comme jouet par le pouvoir. En 1934, elle montre la prétendue modernité et l’ouverture d’un pays qui dans le même temps chasse les chrétiens. En 2020 elle est utilisée non plus pour flatter le monde, mais pour le défier. L’intolérance d’Erdogan est certainement calculée. Celle vis-à-vis de la chrétienté est-elle une nouveauté dans la République turque ? L’histoire récente tend à prouver le contraire. Depuis 1923 combien d’églises transformées en mosquées ? Combien de chrétiens bannis ? Sainte-Sophie et Erdogan en 2020 ne semblent être qu’une nouvelle étape.

François-Marie Boudet, chargé de communication.

Photo 1 : Portraits des présidents Erdogan et Atatürk.

Photo 2 : Le « grand échange » en 1923, à la suite du traité de Lausanne, 300.000 Grecs quittent l'Anatolie.

Photo 3 : Le monasère arménien de Sourb Nshan fut détruit à grands coups d'explosifs en 1978. Une base militaire est maintenant construite sur le site.