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Trésors de l'Orient - Palmyre, la perle antique du désert syrien.

News - 01/07/2020

« La métropole des sables, la Pompéi du désert déploie sous les rayons obliques du soleil couchant un prodigieux décor de temples, de colonnes, d’arcades. Nous grimpons jusqu’au château arabe construit plusieurs siècles après et d’où l’on domine le site, l’oasis et la vallée des tombeaux. Rien de plus beau au monde ne se peut imaginer, et l’on ne sait ce qu’il y a de plus émouvant, les processions de colonnes qui défilent en silence, la brume dorée qui nimbe le chaos de pierres ou l’isolement surnaturel où flottent ces fantômes d’une civilisation disparue. Il est impossible, quand on essaye de décrire Palmyre, d’éviter l’emphase des lieux communs, à moins de tomber dans un autre écueil, la sécheresse de l’érudition historique. Palmyre est comme une merveilleuse symphonie, en gris, ocre et doré : et comment évoquer ce qui est la plus pure des musiques sans agacer par une verbosité oiseuse ou rebuter par une analyse technique ?

sos chretiens orient syrie ruines cite antique palmyrePour l’envolée lyrique, Volney, un des premiers voyageurs français en Syrie (Voyage en Syrie et en Egypte, 1787) a fixé le modèle : « Après trois jours de marche dans des solitudes arides, ayant traversé une vallée remplie de grottes et de sépulcres, tout à coup, au sortir de cette vallée, j’aperçus dans la plaine la scène de ruines la plus étonnante : c’était une multitude d’innombrable de superbes colonnes debout, qui telles que les avenues de nos parcs, s’étendaient à perte de vue, en files symétriques. Parmi ces colonnes étaient de grands édifices, les uns entiers, les autres à demi écroulés. De toutes parts, la terre était jonchée de semblables débris, de corniches, de chapiteaux, de fûts, d’entablements, de pilastres tous de marbre blanc, d’un travail exquis.

Après trois quarts d’heure de marche le long de ces ruines, nous entrâmes dans l’enceinte d’un vaste édifice, qui fut jadis un temple dédié au Soleil… Ici, me dis-je, ici fleuri jadis une ville opulente : ici fut le siège d’un empire puissant. Oui, ces lieux maintenant si déserts, jadis une multitude vivante animait leur enceinte ; une foule active circulait dans ces routes aujourd’hui solitaires. En ces murs, où règne un morne silence, retentissaient sans cesse le bruit des arts et des cris d’allégresse et de fête : ces marbres amoncelés formaient des palais réguliers ; ces colonnes abattues ornaient la majesté des temples ; ces galeries écroulées dessinaient les places publiques… Et maintenant voilà ce qui subsiste de cette ville puissante, un lugubre souvenir obscur et vain ! Au concours bruyant qui se pressait sous ces portiques, a succédé une solitude de mort. »

Au beau milieu de la steppe, à égale distance entre la vallée de l’Euphrate et la vallée de l’Oronte, Palmyre est le point de rencontre entre l’Orient et l’Occident. Depuis toujours lieu d’étape pour les caravanes antiques, la ville s’est épanouie pendant les trois premiers siècles de notre ère, avec l’arrivée des légions romaines. Double importance, militaire et commerciale, du lieu.

Palmyre était pour les empereurs à la fois une base avancée contre les Parthes et le centre du trafic des denrées exotiques dont la vogue avait gagné l’Occident : épices, pierres précieuses, soie.

Tibère, pour entrer dans les bonnes grâces des indigènes, fit construire à ses frais, au début du Ier siècle, le magnifique temple de Bêl. Les ambitions personnelles de la fameuse Zénobie, sa tentative de se créer un royaume arabe indépendant de Rome aboutiront à l’écrasement et à la destruction de la cité par les soldats d’Aurélien. »*

« Nous n’avons pas épargné les femmes, nous avons tué les enfants, étranglé les vieillards, massacré les paysans ». Ceci n’est pas un extrait du communiqué de presse de Daech après la prise de Palmyre à la fin du mois de mai 2015. L’auteur de ces lignes, qui datent de 273 après Jésus-Christ est l’empereur romain Aurélien. Il vient d’ordonner la mise à sac de la cité du désert syrien, qui s’était une fois encore rebellée contre son autorité. Après plusieurs jours de pillage, Aurélien met fin au massacre et fait redresser certains des monuments détruits. Cette tragédie résonne comme en écho à ce qu’a subi la ville antique entre mai 2015 et mars 2016, puis de décembre 2016 à avril 2017, après sa prise par le groupe Etat islamique et sa destruction délibérée.

Palmyre après Daech.

« D’immenses colonnes de fumée s’élèvent dans le ciel. Régulièrement, des détonations font surgir de nouveaux panaches noirs au milieu des immeubles en damiers : les forces armées russes et syriennes sont en plein déminage de la ville de Palmyre. Du haut de la citadelle médiévale Fakr ad-Din Maan, à 600 mètres d’altitude, la cité fraîchement libérée s’étend sous nos yeux. Des blindés et des automitrailleuses carbonisés jalonnent le chemin : les combats pour libérer Palmyre ont été âpres. Mais d’après les experts et archéologues présents sur le terrain, 80% du patrimoine est cependant préservé.

Sous un soleil de plomb, en touchant les courbes chaudes de la pierre taillée jaune, nous prenons conscience des millénaires d’histoire et de culture qui ont failli être éradiqués par la folie islamiste.

Sous le joug de Daesh, la belle Zénobie aurait porté la burqa et cuisiné pour les djihadistes comme tout le monde. Heureusement, la souveraine régnait sur Palmyre dans les années 260, quatre siècles avant la naissance de l’islam. « Lettrée, séductrice, ambitieuse, indépendant, fine politique et bonne cavalière », disent les historiens, cette protectrice des chrétiens a fait de sa cité le cœur d’un puissant Etat, plaque tournante du commerce entre les caravaniers de la route de la soie et les colonies orientales de l’Empire romain. Une splendide architecture a traversé les siècles pour témoigner de la fortune de Palmyre.

sos chretiens orient syrie theatre romain cite antique palmyreAujourd’hui, l’Arc de triomphe qui accueillait les visiteurs a été dynamité par les islamistes. Même chose pour le temple de Baalshamin. Celui de Bêl, l’un des plus impressionnants, a été pulvérisé. N’en restent que les arcades. Le lion d’Athéna, statue mythique de 15 tonnes, est en morceaux. Le mufle du fauve de pierre gît tristement au sol. Des tombeaux ont été profanés. Les djihadistes s’entraînaient au tir sur les statues. Seul le théâtre romain a été relativement préservé : les bourreaux de l’organisation Etat islamique y procédaient aux exécutions publiques. Le 4 juillet 2015, l’EI avait notamment diffusé une vidéo exhibant 25 soldats syriens assassinés par des adolescents dans l’amphithéâtre.

Le 2 avril, l’armée syrienne a découvert un charnier avec les corps de 42 personne (24 civils dont trois enfants et 18 militaires). Près de 300 personnes auraient été tuées durant l’occupation de la ville. Parmi elles, Khaled al-Assaad, ancien directeur des antiquités de Palmyre, décapité à l’âge de 83 ans.

Tarik al-Assaad, son fils, nous explique comment son père et son frère Wallid, directeur du site archéologique, ont été emprisonnés par Daech, et comment leur père, refusant de divulguer des renseignements concernant les trésors cachés, a été décapité devant une foule contrainte d’assister au meurtre : « Ils lui ont dit de s’agenouiller, mais mon père a dit non : il a dit : « vous pouvez me tuer, je resterai droit comme les palmiers de Palmyre. » Ils ont lié ses poignets et accroché son corps sur une colonne pour que le sang puisse couleur. Et ils ont mis sa tête coupée entre ses pieds avec ses lunettes. Son corps a été exposé pendant trois jours et personne n’avait le droit d’y toucher. Mais quelqu’un a réussi à voler la tête et à la cacher chez lui – au péril de sa vie. Ensuite, ils ont jeté son corps avec les ordures, mais les gens l’ont repris et l’ont caché aussi. Tout ce qui me reste de mon père sont ses lunettes…Les amis de Palmyre me les ont fait parvenir. »**

Avant la guerre, Palmyre était un des sites phares du pays, attirant quelque 150 000 touristes chaque année et faisant vivre 100 000 personnes, qui habitaient aux portes de la cité antique. Aujourd’hui, il n’y a pas âme qui vive dans la ville de Tadmor, éventrée et criblée de balles.***

Repères bibliographiques

* Syrie, Dominique Fernandez, Editions Stock, 2002.

** Peuples persécutés d’Orient, carnet de voyages de Palmyre au Champ des Merles, Katharine Cooper et Pierre-Alexandre Bouclay, Editions du Rocher, 2016.

*** GeoHistoire – Syrie, des royaumes oubliés aux conflits d’aujourd’hui 5 000 ans d’histoire, avril-mai 2020.