










Antonin Dubois, chef de mission en Irak, et John Dakali, responsable des projets, visitent le chantier de construction d’un nouveau système d’approvisionnement en eau à Miska, petit village assyrien de la vallée de Barwari, niché dans les montagnes du Kurdistan irakien, à quelques kilomètres seulement de la frontière turque.
« Après près de deux heures de route depuis Duhok, sur des chemins sinueux ponctués de nombreux points de contrôle kurdes, nous croisons plusieurs convois militaires turcs ainsi que des soldats présents le long de la route. Si les affrontements qui ont directement touché Miska semblent désormais appartenir au passé, la région reste profondément marquée par les années de conflit entre la Turquie et le PKK, particulièrement entre 2019 et 2024.
Durant cette période, Miska en a directement payé le prix. Des combattants du PKK se sont installés illégalement dans des maisons appartenant aux familles chrétiennes du village, transformant leurs habitations en positions au cœur du conflit. L’armée turque est alors intervenue dans le village, sans toujours faire de distinction entre les positions du PKK et les maisons des habitants, qui avaient déjà fui. Selon les villageois, certaines maisons ont été incendiées par les soldats turcs afin de détruire le matériel abandonné par le PKK, tandis que d’autres ont été endommagées ou détruites par des chars. Des roquettes ont même atteint le hall de l’église.
Les combats sont passés, mais leurs conséquences demeurent. Aujourd’hui, 23 familles attendent toujours de pouvoir revenir à Miska. Une conséquence moins visible de la guerre les en empêche encore : l’absence d’eau. L’ancien réseau a été endommagé et ne peut plus être utilisé.
Nous retrouvons Youssef, qui vit désormais à Duhok mais revient régulièrement dans son village : « C’est mon village, je ne peux pas le laisser. Mais nous ne pouvons pas nous réinstaller sans eau. Pour venir ici, nous devons remplir nous-mêmes nos réservoirs plusieurs fois par semaine. Ce n’est pas viable. J’avais déjà quitté Bagdad en 2009 à cause d’Al-Qaïda. Je ne partirai pas une deuxième fois de ma terre. Quand ce n’est pas la guerre qui vous chasse, ce sont ses conséquences qui vous empêchent de revenir. »
Pour permettre ce retour, SOS Chrétiens d’Orient souhaite construire un nouveau système permettant de capter l’eau de sources situées en contrebas et de la faire remonter jusqu’à Miska grâce à des pompes et plusieurs réservoirs. Deux petits villages voisins pourront également bénéficier de cette installation. »

















Au monastère Saint-Nimatullah-Hardini où reposent Saint Nimatullah Hardini, le précepteur de saint Charbel et bienheureux Estephan, moine renommé pour ses guérisons miraculeuses, les volontaires accompagnent les novices dans la récolte du sumac, l’épice employée dans le fattouche, une salade traditionnelle libanaise.
« Le vent nous frappe le visage à mesure que nous dépassons la mer de nuages. Devant nous, perché sur une crête, le monastère apparaît enfin. Sur le parvis nous attendent les novices et leur supérieur, le père Abdallah. À leurs pieds sont déjà disposés des sacs et des gants : aujourd’hui, nous partons travailler dans les champs.
« Connaissez-vous le “semmen”? En français, je crois que vous appelez cela le sumac, nous demande le père après les poignées de main de bienvenue. Nous allons le cueillir et le faire sécher avant l’arrivée des premières pluies de septembre. »
Quelques minutes de marche suffisent pour atteindre le premier verger. Devant nous s’étend une immense vallée. De part et d’autre, les vignes côtoient les arbustes de sumac chargés de leurs grappes pourpres. Derrière nous se dresse un ancien hameau aujourd’hui abandonné. Autrefois habité par le patriarche maronite, il ne reste désormais autour de ses vieilles bâtisses que les vergers cultivés par les moines.
Nous avançons donc méthodiquement d’arbuste en arbuste. Peu à peu, les branches se délestent de leur couleur pourpre tandis que nos sacs s’alourdissent.
Lorsque le premier champ est terminé, nous passons au suivant. Cette fois, le sumac ne pousse plus au milieu des vignes, mais entre les oliviers. Un sac se remplit, puis deux, trois et bientôt quatre. Entre deux récoltes, le père nous tend quelques raisins ou quelques figues cueillis directement dans les champs. Un encas improvisé avant de reprendre le travail.
Il ne nous reste bientôt plus qu’un seul verger, le plus proche du monastère. Ici, les arbustes sont plus âgés et plus imposants. Les branches croulent sous les grappes, mais les plus belles sont aussi les plus difficiles à atteindre. Il faut alors improviser : perchées sur les épaules d’Augustin ou de Solenne, Marguerite et moi tentons d’attraper les fruits les plus hauts. Là-haut, les grappes sont si abondantes qu’elles nous échappent parfois des mains.
Quelques minutes encore et la dernière parcelle est récoltée.
Juste à temps pour l’office de sexte. « Al majdou lil… », entonnent les novices. Semaine après semaine, les mélodies de l’office deviennent pour nous un rituel familier à chacune de nos visites. En quelques instants, les bruits des champs disparaissent. Dans le silence du monastère ne résonnent bientôt plus que les voix des novices, leurs derniers répons et le son de la cloche.
Il est midi. Après la prière vient le repas, partagé avec les moines. Puis il est déjà temps de retourner travailler. Car récolter le sumac ne constitue que la première étape : il faut maintenant préparer les grappes pour qu’elles puissent sécher pendant les jours suivants.
Nous rapportons donc nos sacs jusqu’au monastère et vidons leur contenu sur de grandes tables recouvertes de draps. Avant le séchage, chaque grappe doit être débarrassée de ses feuilles afin de préserver au mieux les fruits.
Chacun prend une chaise et le travail commence.
Très vite, le parfum puissant et acidulé du sumac nous enveloppe. Les gestes deviennent presque mécaniques : une grappe, quelques feuilles retirées, puis une autre. D’un côté, les fruits s’accumulent ; de l’autre, les tas de feuilles grandissent.
L’après-midi s’étire ainsi, au rythme patient de l’effeuillage. Les conversations accompagnent le travail tandis que les tables se couvrent progressivement de cette récolte rouge sombre qui devra maintenant sécher.
Puis vient la dernière grappe.
Nous regardons les tables désormais entièrement recouvertes de sumac et les sacs vides posés à nos pieds. Quelques heures plus tôt, tout était encore sur les arbustes.
La récolte est terminée à temps, avant les premières pluies de septembre. Une journée entière passée aux côtés des moines, à participer très concrètement à ce travail qui rythme la fin de leur été. »