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« Les Arméniens incarnent l’image d’un phénix qui renaîtra de ce conflit meurtrier. »

News - 14/01/2021

Il est trois heures du matin quand notre avion en provenance de Minsk se pose sur le tarmac de l’aéroport Zvartnots de Yerevan. Deux autres volontaires m’accompagnent : Myriam, une fille au sourire communicatif du sud de la France, plutôt bavarde mais néanmoins très cocasse, et Bertrand, un jeune normand de 23 ans, fraîchement diplômé de l’université de sciences politiques d’Aix-en-Provence.  

Après un petit détour dans le hall central pour réaliser ce fameux test COVID – dont nous attendons encore et toujours le résultat –, nous nous rendons à l’appartement de notre chef de mission Corentin et sa femme Camille pour préparer un sac de voyage aussi léger et complet que possible. Juste le temps de boire une petite tasse de café arménien dont l’amertume ne manque pas de renforcer l’excitation qui se lit sur nos visages à l’évocation de notre prochaine destination. En effet, nous prenons sans tarder la route pour Goris, une petite ville dans la région du Syunik au sud-est du pays où s’organise la coalition arménienne.  

Située à moins de 30 kilomètres de la zone de conflit, Goris constitue, en cette fin octobre, le centre névralgique de la guerre pour la république d’Artsakh. Cinq longues heures de trajet nous attendent avant d’atteindre notre objectif. Nous sillonnons tout d’abord la plaine de l’Ararat plongée encore dans l’obscurité de cette nuit froide et humide. Puis, nous quittons la voie principale pour emprunter une route sinueuse semée de nids de poules, de cassis et de bandes de terre qui s’engouffrent dans la vallée. 

sos chretiens orient armenie volontaire route de gorisA l’aube, nous commençons à distinguer les méandres que dessine la route à travers les massifs montagneux blanchis par une fine couche de neige tombée quelques jours plus tôt. L’immensité de ces plaines arides où seuls quelques éleveurs font paître leurs troupeaux de moutons et de bovidés ainsi que le calme qui y règne contrastent avec les conflits qui font rage derrière ces cimes enneigées.  

De très nombreuses ambulances viennent à notre rencontre depuis Goris – nous en avons dénombré une quinzaine sur la dernière heure du trajet -, transportant les blessés de guerre arméniens à l’hôpital central de Yerevan. Elles nous rappellent rapidement à la triste réalité du conflit.  

sos chretiens orient armenie villageDans chaque petite bourgade, traversée pendant la nuit, figurent des panneaux patriotiques à la gloire des milices locales avec des messages de soutien : « Nous gagnerons ». De tristes banderoles, commémorant la mort de soldats du village tombés au combat contre l’ennemi azéri, surplombent quant à elles la rue centrale, comme un dernier hommage funéraire. Là aussi, le contraste saisissant me perturbe.  

Mon cœur se met à battre à vive allure à mesure que nous nous rapprochons de Goris, de la guerre, de l’horreur éventuelle que nous apprêtons à trouver là-bas. Bien qu’émoussé par le manque de sommeil et plongé dans ce décor quasi irréel, je réalise peu à peu l’aventure et les défis qui m’attendent, aussi bien sur le plan humanitaire que personnel. C’est un mélange subtil d’appréhension et d’excitation qui anime mon esprit, un cocktail chargé en émotions transcendantes que ce genre de voyage doit naturellement déclencher chez un bénévole humanitaire, je suppose.  

Nous arrivons en début de matinée à Goris après le passage de quelques points de contrôles sur la route. Il s’agit d’une petite ville installée dans le fond d’une cuvette creusée par la rivière, au milieu des montagnes. On ressent directement, à notre arrivée, que Goris forme le poumon militaire de la coalition arménienne. On y voit beaucoup de (jeunes) soldats arpenter les rues, kalashnikovs en bandoulière, un ballet incessant de convois transportant les troupes au combat et beaucoup de femmes emplissent les églises, priant Saint Grégoire l’Illuminateur de venir en aide à leur mari, père, frère ou simple connaissance. Ici pas ou peu de place pour les sourires et les réjouissances.  

La détermination et la bravoure dont font preuve les soldats – pour eux, il est certain qu’une défaite n’est absolument pas envisageable - venus se reposer quelques heures tranchent radicalement avec la détresse et le désespoir des femmes restées au village avec leurs enfants.  

sos chretiens orient armenie ferme en feu artsakhLa matinée de mardi est rythmée par la visite d’un groupe de parlementaires français et la préparation de colis de survie au centre francophone de la ville pour une distribution d’urgence dans l’après-midi. Vers 13 heures, un bruit strident se fait entendre dans la vallée et nous observons deux tirs de missiles anti-aériens lancés depuis le camp de la coalition, derrière la petite colline à l’est. Une longue traînée de fumée monte dans le ciel jusqu’à se perdre dans les nuages. Des tirs d’obus plus légers retentissent également et un bruit sourd secoue la montagne d’ordinaire si paisible.  

Finalement, vers 15 heures, notre petit groupe accompagné de notre traducteur Amar prend la route pour les villages de Tegh (lire Terr) et Knoridzor, à une dizaine de kilomètres de la frontière, dans le but de faire une distribution de biens de première nécessité aux familles de déplacés de l’ArtsakhLes femmes et leurs enfants restent à la maison pendant que les hommes combattent au front. 

sos chretiens orient armenie Khoznavor famille deplacee artsakh et volontaireCes familles nous accueillent à bras ouverts, nous offrant la chaleur de leur foyer et l’abondance d’un goûter typiquement arménien qui reflète leur hospitalité sincère. Au programme : vin sucré à la grenade, betteraves imbibées de vinaigre, fruits exotiques en tout genre et une eau-de-vie artisanale dont le parfum prononcé en dit beaucoup sur la personnalité des gens d’ici.  

Le courage dont ces femmes font preuve face à l’attente exaspérante de revoir leur proche m’impressionne et conforte mon choix d’être venu jusqu’ici pour les voir. Espérant que leur famille sera bientôt réunie, elles incarnent l’image d’une Arménie qui, tel un phénix, renaîtra de ce conflit meurtrier plus forte et plus unie qu’avant.  

Au loin, on peine à distinguer la silhouette montagneuse du massif de l’Artsakh enveloppée dans une brume bleutée. On distingue malgré tout le bruit clair des rafales d’obus qui raisonne dans la plaine s’étendant devant nous à moins de 10 kilomètres. On nous apprend également, preuve vidéo à l’appui, qu’un drone azerbaidjanais a survolé le petit village quelques heures plus tôt dans la journée.

Il est curieux de se dire que la guerre, belle et bien présente au cœur de la vie quotidienne de ces familles de déplacés, aurait pu miner leur santé mentale et ruiner le moindre de leurs espoirs. Mais je constate que ces familles ont la Foi, une Foi inflexible qu’aucun conflit sanglant ne semble pouvoir ternir, une Foi galvanisante qui me touche profondément. Je me suis engagé dans le but de leur porter une assistance morale et matérielle, mais finalement ce sont ces familles qui ont enrichi ma propre Foi et ce don magnifique n’a pas de prix. 

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Alexandre, volontaire en Arménie.

Texte rédigé fin octobre 2020.