Revue de presse

Mgr Boutros Marayati - « Alep a besoin de ses enfants pour renaître »

Nouvelles d'Arménie Magazine

30 mars 2018

Après des années de guerre, la vie à Alep reprend peu à peu ses droits. C’est en tout cas ce que décrit monseigneur Marayati, archevêque arménien catholique d’Alep. Son école Al Iman, où plus de la moitié des élèves sont des arméniens, a été reconstruite grâce au soutien de SOS Chrétiens d’Orient et accueille de nouveau les jeunes, l’avenir de la Syrie.

Nouvelles d’Arménie Magazine : Depuis la dernière rentrée scolaire, les élève de l’école Al Iman d’Alep ont pu retourner étudier dans les lieux historiques de leur école. Comment cette construction a-t-elle pu être possible ?

Mgr Boutros Marayati : L’école est pour nous une priorité. Elle est à côté de la cathédrale du XVIIe siècle. Toutes les deux ont été sévèrement touchées par des missiles pendant la guerre. Mais nous avons décidé de commencer par la reconstruction de l’école car, le plus important, c’est l’éducation, c’est la formation. L’école peut se transformer en élise, mais l’église… ça peut attendre. Pendant quatre ans, nos élèves ont dû étudier dans une école provisoire, au sein d’un autre quartier plus tranquille, dans des cachées au sous-sol, sans électricité, à l’abris des bombes et des mortiers. Voilà qu’ils ont enfin pu, après la libération d’Alep, revenir dans ce lieu qui est en plus vraiment magnifique. Il s’agit d’un bâtiment très ancien, formé de plusieurs maisons d’origine arabe du XVIIe siècle, avec arcades et colonnes, pierres taillées dans plusieurs couleurs. On a dû chercher des spécialistes, des gens de métier pour restaurer cette école dans le même site architectural ? Grâce à Dieu, on a réussi au bout de sept mois de travaux jours et nuits, surtout grâce au soutien de SOS Chrétiens d’Orient. Ce qui est important dans leur aide, c’est que ce n’est pas un simple appui financier : l’association a envoyé ses jeunes, un signe fort de collaboration et de solidarité entre les jeunes du monde entier. C’est très important pour nous de voir qu’il y a des gens qui pensent à nous, qui n’oublient pas Alep. C’est cet espoir qui fait vivre, qui nous fait avancer.

NAM : Au niveau des effectifs, y-a-t-il autant d’élèves qu’avant la guerre ?

Mgr B. M. : Avant la guerre, nous avion 1000 élèves. Maintenant, il y en a 450 car la moitié des familles ont quitté la ville. Une grosse moitié sont des Arméniens, les autres sont chrétiens, et quelques musulmans. On ne veut fermer les portes à personne : c’est une école œcuménique, ouverte aux autres pour pouvoir vivre cette amitié, cette collaboration, et non rester entre nous comme dans un ghetto. C’est à l’image de notre ville, c’est notre mosaïque : on a toujours vécu ensemble. L’enfant est éduqué dans notre école à l’amour de Dieu, à l’amour de notre patrie, et aux valeurs d’accueil, de vivre avec les autres, de les accepter. Notre école, bien que privée, n’est pas une école commerciale : au contraire, elle subit beaucoup de pertes, mais nous croyons à cet apostolat, cette mission de former les jeunes car ils sont notre avenir, l’avenir de l’Eglise et du pays.

NAM : Justement, cet avenir : dans quel état d’esprit sont les jeunes aujourd’hui ?

Mgr B. M. : Nos jeunes viennent de sortir de la guerre. Les plus petits sont nés pendant celle-ci et n’ont connu que cette situation alors beaucoup ont des difficultés et souffrent de problèmes psychologiques. Ils ne connaissent pas l’électricité classique, l’eau qui coule normalement… Moi j’appelle cette situation « vivre dans un état de camping », comme dans le scoutisme. A la guerre comme à la guerre ! Et puis il y a les plus grands, qui avaient beaucoup de rêves mais qui les ont abandonnés à cause de la guerre. Maintenant, ils ont repris du courage, et veulent rester, reconstruire, faire des études universitaires.

NAM : Et les Arméniens de Syrie, qui ne sont plus qu’aux alentours de 10000 aujourd’hui alors qu’ils étaient 10 fois plus avant la guerre, dans quelles dispositions sont-ils ? Et est-ce que ceux qui sont partis ces dernières années reviennent depuis la libération d’Alep ?

Mgr B. M. : Nous voulons rester fidèles à nos racines, à nos origines, à cette terre. Beaucoup sont partis pendant la guerre. Chacun est libre de choisir. En arménien, nous avons une prière que nous répétons souvent : « Dieu est avec nous, parce que Dieu est avec nous ». Pour ceux qui sont partis, que Dieu soit avec eux, mais Dieu est aussi avec nous qui sommes restés. Ceux qui sont partis loin n’arrivent pas à revenir, malheureusement. Ceux qui sont revenus, ce sont ceux qui ont été s’implanter au Liban, en Arménie, et sur le littoral syrien. On les aide à revenir, à reconstruire leur maison, leur atelier. On a eu une cinquantaine d’élèves en plus cette année grâce à ces retours. Mais malheureusement, on a aussi en parallèle des départs car les jeunes ont peur du service militaire… Du coup, dans les activités qu’on propose, la chorale par exemple, un tiers seulement sont des garçons… Cela crée un problème social, un souci démographique.

NAM : Comment la communauté arménienne de France pourrait-elle vous aider ?

Mgr B. M. : Nous sommes trois religieux arméniens ici : l’évêque arménien apostolique, le pasteur des protestants et moi-même représentant les catholiques. Chaque semaine, on se réunit pour répondre aux besoins des Arméniens au niveau sanitaire, scolaire, vital… Nous sommes en contact avec la diaspora. Nous recevons parfois des fonds. Il y a une vraie solidarité entre les Arméniens, car nous avons la même histoire, nous avons vécu le même drame. La plupart sont des rescapés qui sont venus s’installer à Alpe. Il y a entre nous cette même unité, cette affinité, cette entente qui nous aide à aller de l’avant. Par exemple, il y a une maison de repos, où il y a une quarantaine de personnes âgées. Nous avons aussi un centre pour handicapés mentaux et un orphelinat, Notre appel, c’est de ne pas oublier Alep. Il ne faut pas oublier que la plupart des gens de diaspora est passée par Alep, lorsqu’elle fuyait la Turquie. Quelques-uns sont restés, d’autres sont partis pour le Liban, puis la France ou les États-Unis. Alep, dans la conscience des Arméniens, c’est quelque chose de très profond. Ce n’est plus la belle Alep d’autrefois, mais Alep doit rester Alpe. C’est là que les pèlerins ont trouvé un lieu de repos avant de continuer leur chemin vers la Terre Sainte. Ce n’est plus l’Alep de nos rêves, mais l’Alep actuelle a besoin de ses enfants pour pouvoir renaître, et remettre tout en place. Il y a toute une histoire, tout une tradition qui reste et doit rester.

Propos recueillis par Claire Barbuti